Cet article est une version remaniée et augmentée de l’article « La perruque : un des arts tactiques au travail » [« Homer-making: a tactical art at work » traduction vers l’anglais de Caroline Thuillier], paru en 2019 sur le site dédié aux « pratiques du hacking » dans le cadre de la ligne de recherche Pratiques du hacking initiée et coordonnée par Karine Lebrun (artiste et enseignante à l’EESAB site de Quimper).
Il pourrait apparaître quelque peu extravagant d’envisager un rapprochement de la pratique du hacking avec celles de la perruque, tant on n’a eu de cesse que de décréter son « déclin », supposé concomitant à l’émergence de la commande numérique dans les procès de production.
Dans une interview qu’il accordait en 2006 au journal Libération Étienne de Banville tenait des propos peu réjouissants quant à la possibilité de la maintenir active dans les industries1 :
« la perruque connaît aujourd’hui un déclin… Cette pratique a suivi l’évolution du travail industriel. La mise en place des chaînes de production a réduit la marge de manœuvre dont bénéficiait l’ouvrier dans son atelier. Mais c’est surtout l’introduction de la robotique, qui a porté le coup de grâce à la perruque. Toutes les opérations de production, ainsi que l’identité de leurs auteurs y sont mémorisées. Il n’y a plus d’anonymat possible. Le phénomène est renforcé par la “ chasse au temps ” et la restriction toujours plus grande de l’autonomie dans le travail. Les seuls lieux où la perruque traditionnelle résiste, ce sont les entreprises de petites tailles ou artisanales. »
Ainsi, la « révolution technologique et numérique » aurait eu pour effet de reléguer à une histoire révolue la pratique de la perruque, du moins celle traditionnelle, qui pouvait se glisser, jusqu’alors, dans les interstices de la production industrielle. Pourtant, comme l’écrivait déjà en 1980 Michel de Certeau dans l’introduction au chapitre qu’il consacre à la perruque :
« Il n’est pas possible de cantonner dans le passé, dans les campagnes ou chez les primitifs les modèles opératoires d’une culture populaire. Ils existent au cœur des places fortes de l’économie contemporaine. C’est le cas de la perruque. […] Elle réintroduit dans l’espace industriel (c’est-à-dire dans l’ordre présent) les tactiques “ populaires ” de jadis ou d’ailleurs2. »
Ce serait donc plutôt au regard de la survivance de ces « arts tactiques » au travers les âges, qu’il serait possible de démontrer que la pratique de la perruque se conjugue toujours dans le présent du hacking, et que les figures du hacker et du perruqueur se rejoignent à de nombreux égards.
D’ailleurs, les hackers qui travaillent dans le secteur de l’informatique et qui ont pour mission de manipuler le code et le matériel informatique auront souvent l’occasion de se faire perruqueurs et de s’adonner à des productions parallèles sur leur temps de travail (création ou maintenance de sites internet, conception et réalisation de programmes, de jeux ou autres logiciels, etc.). Et, de leur côté, les perruqueurs qui travaillent dans d’autres industries éprouveront de plus en plus le besoin de se muer eux-mêmes en hacker. En effet, dans les ateliers de production contemporains, l’informatisation, l’intelligence artificielle, la robotisation et l’automatisation des moyens de production ont considérablement bouleversé les conditions de réalisation d’une perruque et ont fait du savoir-faire de programmation le corrélat indispensable à cette pratique. Les salariés qui souhaitent faire dévier de leur fonction première des machines (ou machines-outils à commande numérique) préprogrammées pour accomplir des tâches de production définies par la direction, devront alors être en capacité de les reprogrammer. En effet, lors d’un entretien réalisé avec René F (dans la région de Lyon) en 1996, Étienne de Banville, alors plus enthousiaste face au déclin programmé de la perruque qu’il prédira dix ans plus tard, démontrait qu’une chaîne de production fabriquant des emballages métalliques (destinés à l’agroalimentaire) pouvait être entièrement reconfigurée par une équipe de nuit qui trouvait alors le temps de fabriquer des boîtes d’air. S’il est vrai qu’il est souvent plus facile de perruquer et de sortir l’objet de son travail lorsqu’on occupe un poste de nuit, en l’occurrence, la chaîne de production avait été complètement détournée de sa programmation, déviée de sa fonction première dans l’objectif de confectionner des flotteurs devant servir, pour le compte d’une association de maison de jeunes, à la création de radeaux pour descendre le Rhône3.
Et pour redonner un peu de baume au cœur à cet endroit, on pourra se rassurer sur l’avenir de cette pratique en apprenant que la perruque, y compris en milieu carcéral, fait toujours et encore des émules. En effet, selon l’agence de presse Reuters « des détenus travaillant dans l’imprimerie d’une unité correctionnelle du Vermont ont réussi à introduire l’image farfelue d’un cochon dans un écusson de la police d’État4 ». Mais plutôt que de détenus, il s’agissait en l’occurrence de prisonnièrEs puisque selon Andy Pallito (le commissaire du département des services correctionnels), ce sont des détenuEs du centre de travail pénitentiaire de Windsor qui ont été les responsables de la retouche de l’autocollant5. Reprenant l’écusson officiel qui représente une vache tachetée sur fond de montagnes enneigées, les prisonnières ont ainsi laissé déborder leur imagination et créativité et elles ont proposé une version qui représentait l’une des taches de la vache en forme de cochon. Retouché en 2009, une trentaine de voitures de police arboraient encore en 2011 cet emblème détourné.



L’emblème de la police de l’État du Vermont détourné
Le cochon aurait pu s’afficher sur les véhicules des forces de l’ordre encore de nombreuses années si un employé de la police, en lavant sa voiture de fonction, n’avait remarqué la farce et ne l’avait signalée à sa hiérarchie (soit seulement deux ans après que le forfait ait été commis). En déclarant que cette image « déshonore la mémoire de ces membres passés et présents, en particulier pour ceux qui ont perdu la vie dans l’exercice de leurs fonctions6 », Stephanie Dasaro, la porte-parole de la police d’État confirmait que ce détournement imagé faisait directement référence au mot péjoratif de porc (« pig ») pour désigner la police. Dans une logique de « tolérance zéro » (la doctrine des « broken windows » chère à l’ancien maire de New York, Rudy Giuliani) la police a immédiatement déclaré que « les 60 autocollants de porte (de 16 pouces) seraient retirés dès que cela serait possible7. » Mais contre cette politique de remplacement des autocollants, qui selon le ministère du service carcéral (The Department of Corrections) a coûté 780 $8, le musicien local Cid Sinclair, convaincu qu’il est préférable d’en rire plutôt que de faire payer aux contribuables des dépenses inutiles, a lancé une pétition pour « sauver les cochons du Vermont » (« Save the Vermont Pigs! ») qui a été signée par 674 personnes9. Ainsi, grâce à ce détournement de l’intérieur de la prison vers l’extérieur, on a pu apprendre que l’État du Vermont passait des contrats avec des établissements correctionnels employant des prisonnières pour fabriquer des produits imprimés comme des plaques d’immatriculation et des décalcomanies pour les patrouilles de la Police. Bien entendu, les prisonnières qui ont travaillé alors en douce à la modification de la conception du logo pour ces décalcomanies en perruque ont fait l’objet d’une enquête, mais, selon le commissaire du département des services correctionnels, les farceuses n’ont jamais pu être identifiées10…
Ainsi, à côté des anciennes formes de bricolage à l’usine qui se maintiennent et perdurent là où c’est encore possible, de nouvelles dispositions tactiques prennent la place dans ces ateliers où les nouvelles technologies s’imposent. Dans ces entreprises, c’est désormais l’opérateur qui a la main sur la commande numérique qui sera – tel un hacker informatique – le plus qualifié et le mieux placé dans la chaîne de production pour pouvoir perruquer.
Aussi, si avec Stephen Wright nous pouvons faire du braconnier une figure « préhistorique du hacker11 », il pourrait bien en aller de même, tout au moins depuis la constitution du salariat, de cette autre figure du travailleur en perruque, car, tout comme le braconnier qui fait « usage de ce qui ne lui appartient pas en propre12 » ou le hacker qui, selon la définition proposée par Karine Lebrun, « brise les codes et détourne des machines en vue de les adapter à son usage13 », le perruqueur fait un usage détourné et réapproprié des moyens de production auxquels il a accès sur son lieu et pendant son temps de travail. Cependant, et quand bien même le travailleur en perruque pourrait préfigurer un certain type de hacker et qu’à ce titre, il serait tentant d’envisager la pratique de la perruque comme une forme de « hacking au travail », il convient de rappeler que chacune de ces pratiques est spécifique. De cette façon, si le braconnage et la perruque offrent de nombreux points communs avec le hacking – en particulier lorsqu’il est entendu comme l’activité qui consiste à modifier, bidouiller, bricoler, détourner… des éléments (tel qu’un logiciel et/ou du matériel informatique) afin qu’ils puissent avoir des comportements autres que ceux pour lesquels ils ont été conçus – ces différentes pratiques ne sauraient être amalgamées les unes aux autres.
C’est pour cette raison, qu’au cours de cet article, nous nous intéresserons exclusivement à la pratique de la perruque, en commençant par nous essayer au jeu d’une définition afin de circonscrire plus précisément le domaine concerné.
Perruko quésaquo au juste ? : jeux et enjeux d’une définition.
Lorsqu’on questionne la définition de la perruque – dont l’origine même du nom est méconnue14 – on constate assez rapidement qu’il y a autant de définitions possibles de cette pratique qu’il y a de pratiquants et de terrains différents de jeux. On pourrait cependant se risquer à définir le travail en perruque de cette façon : il consiste, pour un travailleur dans un contexte salarial (sur le lieu et pendant le temps de travail), en la réappropriation (individuel et parfois collectif) des moyens de production disponibles (matériaux et outils de production) afin de fabriquer ou transformer un objet en dehors de la production réglementaire de l’entreprise.
Bien évidemment, cette définition ne peut être entendue ici que comme un jeu (dont les règles mêmes sont discutables) car, comme toutes celles qui se donnent par ailleurs, elle ne serait jamais suffire en l’état à recouvrir tous les aspects de ce que le travail en perruque suppose ou à le qualifier, par différenciation, en rapport à ce qu’il n’est pas. De cette façon, si le mérite de notre définition – dérivée de celle de Robert Kosmann15 – est de ne pas faire de la perruque un travail exclusivement réalisé « pour soi » – la perruque peut être commandée par ou pour d’autres (collègues, amis, membres de la famille…) voir même participée clandestinement à un dessein politique autrement plus vaste que la seule satisfaction de l’opérateur qui s’y adonne –, elle omet cependant de préciser par exemple, qu’il s’agit toujours d’un travail non-marchand. En ce sens, la pratique de la perruque se définie en se distinguant d’autres « pratiques parallèles » comme l’entreprise clandestine (ici le produit de l’activité réalisée dans l’entreprise est vendu) ou le travail au noir (l’activité rémunérée est réalisée hors de l’entreprise) et se différencie aussi d’autres pratiques à la marge telles que la flânerie salariale, les achats ou les jeux en ligne etc. Il ne s’agit pas de hiérarchiser ces pratiques16 – en fonction de leur caractère supposé plus ou moins moral –, mais étant donné que la perruque est souvent confondue avec d’autres types de détournement au travail, il nous apparait utile d’en préciser les contours. Réalisée sur le lieu et pendant le temps de travail, la perruque est non-marchande. Elle n’est pas vendue car elle n’est pas considérée par son producteur comme une marchandise : on ne paye pas la perruque, c’est là l’une de ses caractéristiques principales. Lorsqu’elle n’est pas réalisée « pour soi », elle est le plus souvent offerte et, dans des logiques de « don /contre-don », elle peut-être échangée.
De même, si ce travail « produit en douce » implique bien la fauche – la dernière étape de cette pratique suppose de sortir de l’entreprise l’objet de son travail – il n’est pas réductible à un simple vol, puisqu’il est avant tout l’expression d’un savoir faire technique souvent acquis lors de la formation professionnelle suivie par le « salarié-perruqueur ». Le salarié qui veut faire une casquette17 est donc tributaire du poste de travail qu’il occupe dans l’entreprise, du temps dont il pourra disposer – ou plus exactement soustraire – et de son savoir-faire pratique18. Il faut avoir accès aux moyens de production, c’est-à-dire savoir faire fonctionner les outils (fraiseuse, tour, chalumeaux…) et savoir travailler la matière première (bois, métaux, verre…). C’est pourquoi la production d’une perruque est d’abord le fait d’ouvriers qualifiés et, dans ces conditions – celles de la division du travail –, le « renvoi d’ascenseur », par exemple entre collègues, n’est pas toujours possible. Tout poste de travail n’est pas propice à la production de bricoles et ne donne donc pas les mêmes possibilités de réciprocité. Cependant, l’usage veut que s’il n’est pas possible de rendre la pareille, la perruque sera échangée contre un « coup à boire », un paquet de cigarettes, une bouteille de vin ou de Ricard, une invitation au restaurant, etc. Le « contre-don » varie en fonction du temps passé et de la difficulté de l’ouvrage effectué par le perruqueur.
Comme nous pouvons le voir, si la définition de ce terme fait souvent l’objet de discussions et controverses, c’est sans doute qu’il s’agit toujours d’y adjoindre nombre d’autres règles qui sont, pour chacune d’elles, également essentielles à la compréhension affinée du jeu d’un travail en perruque. De cette façon, plutôt que d’ajouter ici une énième définition amputée du travail en perruque, nous aurions été probablement plus avisé d’en présenter directement des règles du jeu [ce à quoi nous nous aventurons dans l’encadré intitulé : Petit récapitulatif des principales règles et contraintes du jeu d’un travail en perruque].
De la perruque comme déviance à la déviance comme art de la résistance.
Pratiquée sur le territoire de l’autre et avec les moyens disponibles in situ, la pratique de la perruque est donc un art de la tactique au sens où Michel de Certeau l’entend19. Elle est une activité qui peut être ludique car elle fait du contexte de travail un lieu de jeu, de détournement tactique des contraintes routinières.
Peu étudiée, cette pratique est très largement répandue dans les mondes du travail salarié, même si on la retrouve le plus souvent associée aux modes de production industriels. Si on ne sait pas exactement quand le terme de perruque est apparu, on peut dire de cette pratique de détournement des moyens de production qu’elle est probablement aussi ancienne que le salariat20. Elle est pratiquée de façon plus ou moins clandestine car sa tolérance, comme sa répression, varie selon les entreprises. Mais si elle n’est pas toujours réprimée par le patronat, il serait inexact de percevoir cette pratique comme un simple vecteur favorisant la régulation du travail. À l’encontre du sociologue Michel Anteby, qui dit de la perruque qu’elle pourrait bien appartenir à ces « zones grises tolérées par l’encadrement et/ou la direction de l’entreprise » et pourrait être perçue comme « une rémunération discrétionnaire » voir même douée d’ « une fonction de régulation » de l’ « ordre productif dans l’usine »21, il serait tentant d’inventorier ces différentes pratiques et de les placer automatiquement dans la catégorie générique de celles qui résistent. Mais le problème que nous pouvons rencontrer avec une telle pratique, dont la nature est d’être souterraine, éparpillée, le plus souvent solitaire et sans revendication, c’est qu’en la nommant comme « résistance » de manière systématique, nous décidons de la « faire parler » là où les pratiquants eux-mêmes n’en parlent que très peu et plus rarement encore pour la qualifier en terme de résistance. Pratiquée anonymement et (semi-)clandestinement – à la différence d’une contestation collective qui se pose comme telle en prenant par exemple appui sur une plate-forme de revendications – il est difficile de décider d’interpréter cette pratique comme résistante sans sur-interpréter.
La question pourrait être alors de savoir, qu’est-ce qui fait résistance ? Non pas tant du point de vue de ceux qui s’adonnent à cette pratique, qu’au regard de ceux qu’elle pénalise : les propriétaires des entreprises et leurs délégataires. Qu’est-ce qui fait résistance pour la direction ? Nous pensons que cette question peut nous renseigner sur ce qui fait – ou pas – résistance. C’est un peu la même logique qu’utilise Howard Becker pour définir la notion de déviance : « …la déviance n’est pas une qualité de l’acte commis par une personne, mais plutôt une conséquence de l’application, par les autres [ceux qu’il nomme également les “entrepreneurs de morale”], de normes et de sanctions à un “transgresseur”22. » De cette façon, il ne s’agit pas de substantialiser l’acte de transgression commit par un salarié dans l’entreprise (il n’y a pas en soi de « bonne » ou de « mauvaise » déviance) mais, afin de repérer la déviance (ce qui dévie de la production réglementaire) et comme Howard Becker nous y incite, nous pouvons regarder du côté de la norme qui est transgressée, de ceux qui la mettent en place et observer les sanctions qui sont appliquées.
Et si c’est la norme qui fixe la déviance, il faudrait tout d’abord rappeler que la perruque est la plupart du temps considérée comme illégale – y compris dans les règlements intérieurs des entreprises. Et Michel Anteby ne s’y trompe pas lorsqu’il fait de l’analyse de ces règlements le moyen de trouver « une preuve “négative” de l’existence d’une pratique. Si une pratique est systématiquement interdite ou pénalisée, c’est sans doute qu’elle doit exister23. » Et c’est d’ailleurs en adoptant ce même raisonnement que Robert Kosmann a pu trouver les indices nécessaires à l’affirmation de l’existence de la pratique de la perruque dès le XVIIe siècle. L’auteur de Sorti d’usines s’est ainsi appuyé sur les ordonnances royales adoptées sous le règne de Louis XIV et pilotées par Colbert alors secrétaire d’État à la Marine – précisant notamment l’interdiction faite aux ouvriers de fabriquer (pour leur propre compte ou celui des officiers) des « meubles et autres ouvrages », les peines encourues par les ouvriers qui seraient pris sur le fait (sanctions pouvant aller de « unécu d’amende pour ceux qui sortiraient des morceaux de bois et coupeaux » jusqu’à des punissions corporelles pour « ceux qui ser[aient] saisis de clous ou autres choses appartenant à Sa Majesté ») et les conditions de fouille à la sortie de l’Arsenal de Brest24 – pour attester que la perruque est effectivement une pratique aussi ancienne que le salariat. De cette façon, l’examen de ces règlements prohibant le travail en perruque, ne confirme pas seulement de son « existence », il nous permet, simultanément, de repérer où, quand et pour qui… elle constitue une pratique qui résiste – et qui résiste à telle point que les patrons cherchent à l’empêcher par le recours explicite à des menaces de sanctions. Et si elle ne condamne plus aujourd’hui à des châtiments corporels, comme ce fut le cas au XVIIe siècle, elle expose encore néanmoins celui qui s’y adonne à des sanctions patronales, pouvant aller jusqu’au licenciement. Le film Perruque, bricole et compagnie,… de Marie de Banville et Bruno Dumont nous donne ainsi accès au témoignage de Monsieur D licencié pour avoir fabriqué un barbecue pendant le temps de travail25.
Bien sûr, il peut arriver, dans certain cas seulement, que les employeurs ou agents de maîtrise épousent ce qu’ils ne peuvent éviter et acceptent alors de « fermer les yeux » sur la bousille, dans le cadre d’un contrat implicite qui vise à accorder au perruqueur une bienveillance en contrepartie d’un travail correctement exécuté pour le compte de l’entreprise. Mais cette tolérance reste précaire et révocable : « Elle ne fait aucunement partie des droits acquis bénéficiant d’une permanence reconnue26. » La preuve en est de notre malheureux amateur de grillades qui, au moment du changement de la direction d’entreprise, a continué de fabriquer son barbecue au vu et au sus de tous sans se douter que les règlements intérieurs seraient dorénavant effectivement mis en application et qu’il en ferait ainsi les frais27.
De plus, le patron des patrons Xavier Boniteau (qui était président à la fin des années 90 de l’Union Patronale des Industriels de la Loire) permet de clarifier – du point de vue du proprio – l’expression de « perruque autorisée » qui apparaît alors comme un oxymore. À la question qui lui est posée par Marie de Banville (toujours dans le film Perruque, bricole et compagnie,…) : « Quelle est la tolérance au niveau de la perruque ? » le taulier répond qu’il n’y a pas de marge de tolérance : « …à partir du moment où unemployé détourne soit de la matière première soit du temps – qui lui est payé par l’entreprise[sic] – à son profit pour la fabrication d’un objet quel qu’il soit, il s’agit d’un vol. Dès lors qu’il y a un accord tacite, il n’y a plus de perruque. S’il y a accord tacite, il n’y a plus de vol. Que se soit véritablement exprimé ou simplement tacite, c’est plus de la perruque28. » Paradoxalement, on a là, de la bouche d’un patron-perruquier29 – d’un « entrepreneur de moral » dirait Howard Becker –, une définition tout-à-fait acceptable de ce qui relève – ou pas – de la perruque et de ses frontières normatives.
De la perruque comme art de la résistance recyclée au service de la lutte de classe.
La perruque est donc interdite par le patronat dans la plupart des entreprises car elle est une pratique de réappropriation directe des moyens de production sur le temps de travail. En ce sens, le travail en perruque remet en cause la légitimité du pouvoir patronal à disposer seul de la propriété privée des moyens de production mais aussi à jouir de la plus-value dégagée par un temps de travail qu’en réalité – et contrairement à ce que nous en dit le singe – il ne paye pas. Le « travail de la main gauche » est une forme, parmi d’autres, de réappropriation directe de ce que Karl Marx donne pour être un « surtravail non payé30 », non rémunéré. Même si ce grappillage ne représente qu’une infime réappropriation par rapport aux richesses produites et à la plus-value dégagée par l’entreprise, en faisant de la perruque, on cherche à récupérer un petit peu de ce qui nous a été volé. Et c’est sans aucun doute pour affirmer ce temps libéré et ces moyens réappropriés que certains perruqueurs présentent fièrement leurs objets en indiquant le temps de travail que cela leur a demandé : « Ce sabre [réalisé en perruque] m’a demandé une semaine de travail31 ! ». Aussi, l’objet en tant que résumé de l’activité de production est la trace résultante d’un moment pris, ou plutôt arraché, au contrôle réglementé et divisé du travail. L’objet obtenu est le trophée de ce que l’on pourrait appeler un « faire avec en résistance », il est la victoire d’un « Faisons-le nous-même ! » sur l’ordre patronal et la hiérarchie toujours seule habilitée à décider, diriger, surveiller et contrôler l’exécution du travail.
Ce qui fait de cette pratique, abordé d’un point de vue politique, une proche cousine d’autres pratiques que l’on peut qualifier de communiste libertaire ou d’anarcho-syndicalistes. Effectivement, à l’état embryonnaire, le travail en perruque permet l’exercice quotidien de l’auto-organisation (« ce travail-là, nous le planifions nous-mêmes et l’exécutons comme bon nous semble32 »), de l’action directe (il suppose une réappropriation et un retournement direct des moyens de production), et il implique une remise en cause profonde de la division technique et sociale du travail entendue comme source d’aliénation car ceux qui s’y adonnent sont déterminés à résister à un travail monotone, parcellisé et aliénant.
Mais à coup sûr, tous les perruqueurs ne se reconnaîtront pas dans ce type de légitimation politique et ne verront là qu’une construction théorique de plus : On fait ça comme ça, pour s’occuper et parce qu’on sait le faire aussi, c’est tout.
Pourtant la pratique de la perruque reste souvent associée à l’idéal d’une production socialisée ou a ce que Miklós Haraszti nomme la Grande Perruque :
« Si les experts de la production n’étaient pas tout à la fois dispensateurs de nos moyens d’existence et maîtres de la discipline comme du rendement, alors ce serait l’âge de la Grande Perruque. A la place du sens aliéné, imposé du dehors par le salaire (et sa négation : le non-sens d’un réconfort interdit), viendrait l’extase du besoin authentique. Le travail en perruque, précisément par son non-sens du point de vue de l’usine, est l’annonce tranquille et obstinée du besoin d’un travail dont l’unique stimulant, plus fort que tout autre, serait la conviction que notre travail, notre vie et notre conscience sont gouvernés par nos propres buts. La Grande Perruque se ferait sur des machines, mais celles-ci seraient subordonnées par nos experts à la double exigence de besoins véritables et de notre liberté face à elles. Ce serait le crépuscule de la technologie des chronos. Nous produirions uniquement ce dont auraient besoin les travailleurs en perruque associés et qui nous permettrait de rester les travailleurs unis du travail en perruque. Et nous le produirions de façon mille fois plus efficace que tout ce qui est produit aujourd’hui33. »
Ainsi, les différentes manières d’agir des perruqueurs ne se distinguent pas radicalement de celles des ouvriers de l’Espagne révolutionnaire et antifasciste de 1936 qui recyclèrent, par exemple, les usines Hispano-Suza en atelier de blindage sur voitures de luxe. Il n’existe entre elles que des différences de degrés. Elles procèdent d’un état d’esprit pratique analogue, puisqu’il s’agit bien toujours de trouver une certaine liberté à produire ou transformer un objet en dehors de la production réglementaire de l’entreprise ; toute la différence – et elle est de taille nous dirait notre producteur de barbecue – réside dans le fait que la perruque est produite par un travailleur dans le cadre d’une entreprise capitaliste traditionnelle et l’autre – la Grande Perruque –, en série, par des travailleurs qui ont fait passer l’entreprise de voiture de luxe Hispano-Suza sous contrôle ouvrier via les comités et assemblées d’usine34.
Loin d’être un frein à l’expression d’une contestation collective, le travail en perruque pourra être envisagé comme un exercice quotidien, une gymnastique qui permettra, le moment venu, de mettre ces savoir-faire et ces moyens de production recyclés au service de la lutte de classe.
Plus modestement, cette pratique est d’ailleurs souvent associée à un « art du recyclage », qui exerce l’imagination et l’ingéniosité à fabriquer à partir de « tout et n’importe quoi », à produire des objets hybrides. La perruque est en effet un objet composite bricolé à partir de pièces de choix (métaux précieux ou semi-précieux, fil de brasure d’argent, cuivre, pièce de dentelle ou de cuir…) et/ou de déchets (chute de bois ou de métaux, pièce défectueuse…). Considérée au regard de cet « art du recyclage », la bricole pourrait être envisagée alors non seulement comme une résistance ouvrière à l’ordre industriel mais aussi, selon F.X. Trivière, comme « une forme de résistance au désordre industriel » car certains ouvriers la justifient par « un droit de préemption au nom d’une bonne gestion du gaspillage industriel35. » Cet argument, qui vise à considérer comme légitime les ouvriers qui s’octroient un droit d’usage prioritaire sur la gâche (au nom de sa « bonne gestion »), ne va pas sans rappeler celui de ces travailleurs en lutte pour faire reconnaître et rendre effective la revendication selon laquelle l’entreprise appartient avant tout à ceux qui y travaillent. Revendication qui ferait prévaloir de la sorte, et contre la propriété privée, un droit de préemption des travailleurs sur les moyens de production (outils et matière première) et sur leurs usages partagés, autogérés par les producteurs entre eux, mais aussi, pourquoi pas, en coopération avec des groupes d’usagers-consommateurs. Il en va ainsi lorsque les travailleurs, retrouvant du sens au travail qu’ils se donnent, relancent la production de biens et/ou de services afin d’en socialiser les fruits ou encore pour populariser, financer ou protéger une lutte. L’occupation des entreprises par les travailleurs en grève pourra alors fournir l’occasion d’un contexte favorable à la fabrication par exemple de « perruques d’autodéfense » qui serviront à tenir les forces de l’ordre à distance. Ce qui fut le cas au cours du mois de mai 2009, à Gijón (dans les Asturies), quand les ouvriers des chantiers navals ont résisté contre la fermeture de leur site. Pour se défendre contre les asseaux répétés de la police anti-émeute, les ouvriers et chaudronniers ont construit sur place, en plusieurs exemplaires, des petites guérites de protection en tôles fixées sur des roulettes. Ces petites guérites mobiles (environ 2 mètres de hauteur, tôle épaisse, soudées par points au chalumeau, fermées sur trois côtés, avec toits protecteurs et meurtrières frontales et latérales) leur permettaient ainsi de se porter à bonne distance pour tirer des projectiles et repousser les galets de lacrymogènes sur les forces répressives. Ils ont utilisé également « des tubes d’un diamètre de 50 mm et d’une longueur d’un mètre cinquante pour envoyer des fusées d’artifice “de jardin” de petits calibres (20 à 25) sur les gardes civils espagnols. On peut observer sur les vidéos une ouverture, une “lumière” bricolée pour permettre la mise à feu36. » Pour tenir en respect la police, les salariés ont également riposté à l’aide de frondes, lance-pierre, lances à incendie, cocktails Molotov, boulons… et ont aussi utilisé des grues depuis lesquelles ils ont manœuvré des containers en feu37.
Au-delà du fait qu’il puisse – dans le contexte extraordinaire d’un conflit ouvert – revêtir une fonction explicitement politique, le « travail masqué », aussi modeste soit-il, permet de résister à plusieurs niveaux. Comme on l’a vu, il remet en cause la légitimité du pouvoir patronal à disposer seul de la propriété privée des moyens de production mais aussi à disposer de la plus-value dégagée par un temps de travail qu’il ne paye pas. Mais ce travail résiste aussi par retournement des contraintes imposées par les conditions de production et se pose ainsi comme une forme de résistance à l’organisation divisée du travail. Dans le cadre de la production « individuelle » d’une perruque38, l’opérateur tente au mieux d’utiliser les matériaux disponibles in situ et se fait une joie d’arriver à produire un objet de A à Z en déjouant les contraintes de son poste X. De cette façon, le perruqueur résiste en produisant un objet fini, à partir d’un poste de travail spécialisé, parcellisé. Il résiste par la production d’un travail « libre » et « créatif » qui s’organise dans un va-et-vient permanent entre conception (que faire ?) et fabrication (comment le faire avec les moyens du bord ?). Il reprend – temporairement du moins – le contrôle sur sa puissance de travail : le temps de la production de son objet, toutes les opérations sont désormais de son ressort.
C’est d’une certaine façon, une critique de la division manufacturière du travail, à partir de ses propres moyens et de ses propres contraintes. En ce sens, la pratique culturelle de la perruque peut relever, au sein du monde capitaliste industrialisé, d’une culture de la résistance – menée en son temps de l’extérieur par les Luddites – à l’endroit de la division du travail39. Au risque d’une transposition historique on peut dire que les perruqueurs, tout comme les Luddites, se trouvent face à la division orchestrée du travail, mais aussi que leurs attitudes différent : alors que les Luddites détruisaient l’outil de production, les perruqueurs l’utilisent de l’intérieur pour produire autre chose et autrement.
L’objet-perruque
Cependant si la production d’une perruque consiste bien à fabriquer ou transformer un objet, elle est avant tout une production utilitaire, qui sert à améliorer le quotidien du perruqueur ou celui de son entourage proche : outillages (règles, équerres, rapporteurs, compas, marteaux…), équipement domestique (couverts, couteaux, hachoirs, pelles, gamelles, batteries de casseroles, barbecues, lampes, cendriers, porte-savons aimantés, porte-manteaux…). Mais la pinaille peut être aussi « inutile », « un art de faire pour faire », ou plus exactement d’une utilité symbolique, et proposer ainsi des objets en trois dimensions : personnages manifestants fabriqués à partir de vis et de boulons, brouette miniature, machine outils miniaturisée40… Ce n’est qu’à partir des années 1970, période qui a vu naître la distribution et la consommation de masse (au travers notamment de l’émergence de la grande distribution), que la perruque apparaît plus en réaction à l’uniformité de la production et propose ainsi des objets plus « créatifs » ou « décoratifs » : presse-papiers, jeu d’échecs, casse-tête, solitaire, bougeoirs, porte-clefs, plumiers, pendentifs, dés, godemichés, boîte à musique électroniques, antennes de télévision, décodeurs pirates de Canal+, amplis hi-fi,… On trouve aussi un attachement certain à la production d’armes : lance-pierres accompagnés de billes d’acier, coups de poing américain, pistolets, arbalètes, sabres, hallebardes…
Ainsi, le terme de perruque, qui recouvre aussi bien l’activité de production de cet objet que l’objet lui-même, peut être envisagé comme un objet processuel. Mais en tant que tel, son exposition devient problématique. En dissociant l’objet de son contexte particulier de production, de l’environnement quotidien et ordinaire dans lequel il est censé prendre place, on participe à la réification de la perruque. L’objet-perruque exposé, coupé de son processus, de son histoire, de son producteur et des règles du jeu qui ont motivés sa production, mais aussi de sa fonction (qu’elle soit domestique ou politique) ou de son décor, est dépaysé, décontextualisé. Bien que l’objet ne soit pas considéré par son producteur comme une marchandise, il peut se voir réifié, marchandisé comme objet d’art.
Perruque et Art
Pourtant, depuis ces vingt dernières années, il semble que les espaces dédiés à l’art deviennent des lieux privilégiés pour observer à la lumière ces « petits travaux » produits dans l’ombre. Cet intérêt soudain des mondes de l’art pour la bousille semble être le signe d’un changement de statut social de cet objet. Les perruqueurs et ceux qui ont fait de la perruque un objet d’étude (sociologues, ethnographes, philosophes, historiens, etc.) semblent également trouver dans cette pratique, malgré leur méfiance vis-à-vis de la catégorie « art », des correspondances avec les pratiques artistiques. Cependant le « devenir art » de cette pratique ne va pas de soi et les relations ambiguës qu’entretiennent art et perruque méritent d’être interrogées, tout comme le malentendu qui persiste, entre les différents acteurs de ces deux mondes.
D’un côté, les perruqueurs, s’ils acceptent de définir leurs objets en termes de « plaisir technique », d’« émotion esthétique », de « beau » ou de « moche », ne se réclament pas, du moins en principe, d’une légitimité artistique et refusent la catégorie « art ». À l’image de ces ouvriers qui, de l’usine à la maison, transforment leur intérieur ou leur garage en musée (autopatrimonialisent leurs propres productions) et s’adonnent à la création d’objets « inutiles » les plus divers – statues, tableaux, maquettes en bois, en ciment, en fer, etc. – et que Véronique Moulinié nomme les « œuvriers ordinaires », aussi pour éviter d’utiliser à leur égard le terme d’« artiste » que nombre d’entre eux recevraient presque comme une insulte : « Tu trouves que j’ai la tronche d’un artiste, toi ? Moi, je suis un simple ouvrier. Je fais ça comme ça. Pour m’occuper. Parce que je sais le faire aussi. C’est tout41. » Comme le note Étienne de Banville, à partir de l’étude de Véronique Moulinié mais au sujet des œuvriers-perruqueurs cette fois, « le refus de l’acceptation de lacatégorie “art” semble bien être basé sur le refus de la catégorie sociale, sinon sociologique, de l’“artiste”, non seulement avec sa “tronche”, mais surtout avec ce qu’on lui attribue de style de vie et de catégorie sociale : être artiste (reconnu) serait ressenti par beaucoup de perruqueurs – mais pas tous – comme une trahison, comme une rupture inacceptable avec leur carrière d’ouvrier, avec les relations avec les copains, bref leur propre image. L’art, c’est d’autres ! en quelque sorte. Et du côté de la perruque, c’est de la “belle ouvrage” »42.
Et d’autre part, considéré à l’aune de l’art processuel, il n’est pas étonnant que ces productions fassent fonctionner à plein régime la libido du petit monde de l’art. Mais toutes tentatives qui viseraient à redéfinir la pratique de la perruque (entendu dans cette acception de l’œuvrier qui cherche à réaliser un bel ouvrage) comme artistique ne pourraient faire abstraction de cet encombrant savoir-faire professionnel qui réhabilite une conception moderniste de l’art avec cette idée de l’artiste comme subjectivité libre d’apposer son empreinte sur chacune de ses « œuvres » – ou de ses « pièces » pour utiliser la novlangue propre à certains mondes de l’art actuels qui, sous couvert de l’usage d’un terme censé se substituer à celui d’ « œuvre », n’en continuent pas moins à distinguer leurs productions en soulignant leurs préciosités –, de réaliser un « beau travail », un « travail bien fait », qui relève de l’ « unique ». Conception qui cadre mal avec les courants de l’art qui, depuis l’œuvre paradigmatique – s’il en est – qu’est Fountain de Marcel Duchamp, n’ont cessé de chercher à se défaire d’une survalorisation esthétique, de la plus-value attribuée au savoir-faire prétendu « unique » de l’artiste43 et à échapper à la réification des traces – résidus embarrassants voir compromettants – laissées derrière lui.
En ce sens la recontextualisation muséographique de ces objets dans le cadre performatif de l’art représente, étape après étape, une revalorisation artistique suspecte à la fois du point de vue de leurs producteurs tout autant que d’un point de vue artistique.
Quand la perruque s’expose
Cette muséification en devenir interroge donc à plusieurs titres les relations ambiguës que peuvent entretenir art et perruque car, comme on l’a vu, il ne va pas de soi qu’une perruque soit produite pour être exposée. L’exposition de perruques réalisée à la demande d’Étienne de Banville en septembre 1996 à l’écomusée du Château des Bruneaux (dans la ville de Firminy proche de Saint-Etienne) a d’ailleurs d’abord été menacée d’interdiction par la présence du commissaire de police de la ville et d’un huissier de justice – qui avait pour objectif (suite à une plainte déposée par le patronat local : l’Union Patronale des Industriels de la Loire) de dresser, le jour du vernissage, un inventaire détaillé des objets exposés, de les décrire, d’en préciser les auteurs et l’origine de l’entreprise44. Dix ans plus tard (le 24 novembre 2006 à la Bourse du Travail de Saint-Etienne) la même exposition est inaugurée cette fois-ci par le maire et les huiles de la ville. Cette reconnaissance institutionnelle – que l’on peut attribuer à « une partie de l’intelligentsia inquiète de la disparition d’une part de savoir-faire ouvrier en France45 » – a pu faire l’effet d’un faire-part annonçant aux perruqueurs les obsèques programmées d’un certain type de perruque ouvrière46. Il faut croire que c’est dans sa phase processuelle que la perruque fait sens bien plus que dans sa phase instituée. Une fois recontextualisée dans les institutions muséales – cimetières à œuvres (?) –, elle y perd de sa superbe.
Les méthodes employées pour exposer ou représenter ces objets perruqués déterminent pour une grande part le positionnement et l’engagement du curateur47 – ou de l’artiste mué curateur lorsque son œuvre se constitue à partir d’objets créés par d’autres – vis-à-vis de ses modèles, les travailleurs en perruque. Les pratiques de représentation révèlent ainsi des positions et des intérêts souvent antagonistes et placent les sujets dans des positions qui peuvent s’avérer asymétriques. Selon qu’ils se situent d’un côté ou de l’autre de la médiation, représentants et représentés n’y trouvent pas toujours les mêmes intérêts. Dans son chapitre consacré à la perruque (une pratique de détournement : la perruque), Michel de Certeau s’interroge d’ailleurs sur la place à partir de laquelle nous étudions cette pratique. Il observe « une coupure entre le temps des solidarités (celui de la docilité et de la gratitude de l’enquêteur envers ses hôtes) et le temps de la rédaction qui dévoilent les alliances institutionnelles (scientifiques, sociales) et le profit (intellectuel, professionnel, financier, etc.) dont cette hospitalité est objectivement le moyen. Les Bororos descendent lentement dans leur mort collective, et Lévis-Strauss entre à l’Académie48 ». En paraphrasant Michel de Certeau, on pourrait sans doute voir, dans la situation de la représentation artistique des travailleurs de l’industrie en France quelque chose de comparable. Les ouvriers d’une certaine industrie et leurs cultures associées descendent lentement dans leur mort collective49, et Jean-Luc Moulène entre à Beaubourg avec leurs objets de grève représentés50.
En effet, s’il faut saluer ici le travail de collecte et d’archive d’objets de grève – ou « perruque de grève51 » – réalisé par Jean-Luc Moulène et la donation qu’il en fait aux Archives Nationales du Monde du Travail52, la représentation artistique de ces objets nous semble pour le moins problématique. Et l’artiste, acteur – autoproclamé (?) – de cette redéfinition d’« objets de grève » en « objets d’art », ne s’y trompe pas lorsqu’il dit : « Il y a là une ambiguïté. Dans mon esprit, cette œuvre est un lieu de conflit, pas un lieu pacifié. Beaubourg achète les photographies, ce qui représente l’assomption en art d’un objet manifeste. D’une certaine manière, le contenu subversif de l’objet de grève est ainsi apaisé53. » Il n’y a pas que dans l’esprit de l’artiste que cette œuvre est un lieu de conflit car elle ne peut que distendre encore un peu plus les liens d’hospitalités et de solidarités qui pouvaient exister entre l’« artiste-archiviste » et les travailleurs grévistes producteurs collectifs de ces « perruques de grève » désormais transfigurés en « objets d’art » et un peu aussi en objets de spéculation. Et en l’occurrence la culbute est quand même sévère. En octobre 2011, la photographie d’un objet de grève – y compris celle du paquet de Gauloise estampillé CGT qui était offert en 1982 avec un bon de soutien à cinq francs et sur lequel était clairement stipulé DÉGUSTATION-VENTE INTERDITE – était vendue par la Galerie Chantal Crousel54 (qui représente l’artiste) 7500 euros TTC, ce qui confère aux vingt-quatre photographies d’ « objets de grèves » une valeur commerciale de 180 000 euros TTC et accorde à la photographie du paquet de Gauloise produit par les travailleurs en lutte de la Seita une sacré plus-value. C’est dans cette schizophrénie que nous place cette requalification des « perruques de grève » en « objets d’art ». Pour qui roule l’artiste et quelle réputation – a priori ou a posteriori – laisse-t-il de son passage ? Est-ce à dire que l’artiste pour faire œuvre – comme le curateur, l’anthropologue ou le sociologue… – se trouve toujours exposé à trahir l’hospitalité de ses hôtes et à accroître toujours plus les divisions du travail entre représentants d’un coté et représentés de l’autre ?
Bien entendu la perruque doit être travaillée et doit faire l’objet d’une « transformation de la matière ou d’un apport personnel de la valeur ajoutée55 » et elle « peut aussi représenter une création artistique : elle peut être, parfois, unique, ludique et créative56. » Mais la plus-value ajoutée par le savoir-faire, qui fait la fierté de tout perruqueur qui se respecte, peut devenir pour les collectionneurs d’objet « unique », un critère spéculatif. La possible réification – ou marchandisation – de cette pratique se situe exactement là où elle trouve toute sa richesse. Les nombreuses spécificités de l’objet perruqué (hybridité, unicité due à sa production hors norme, créativité, ingéniosité, tactiques de détournement, etc.) peuvent lui conférer une attention incertaine. La marchandisation dont elle peut faire l’objet la place face à des attentions qui peuvent être « décontextualisantes ». Ces objets peuvent alors être transformés – comme les masques africains ont pu l’être en leur temps – en des objets d’art de type « exotique » car réalisés avec les moyens de production et selon les savoir-faire d’une époque révolue. Il en serait fini de ce que Haraszti appelle la Grande Perruque, « car les amateurs de folklore risquent de traiter la perruque comme un art décoratif populaire. Ils ne se sont pas encore jetés dessus mais, le jour où ils le feront, ce ne sera plus l’âge de la perruque interdite, ce sera l’ère de la perruque reproduite, commercialisée, administrée57. »
Outre sa possible réification, la perruque peut trouver ses espaces propres qui favoriseraient des échanges autres que marchands. L’émancipation au sens pragmatique supposerait – et au-delà du fait de ne pas chercher à les dissocier de leur environnement – de constituer des institutions qui soient adaptées à une telle pratique. Institutions qui redonneraient aux travailleurs (et aux usagers) les moyens de se rassembler autour de « bourses du travail parallèle » afin de partager les expériences de détournement et de socialiser les fruits de nos savoir-faire et d’une réappropriation directe des moyens de productions. Mais ces institutions seraient d’autant plus efficaces qu’elles échapperaient à être repérées et identifiées comme telles.
Perruqueurs de tous les pays unissons-nous !
Notes
- Étienne de Banville, interview de Luc Peillon, « Perruquer l’antistress ouvrier », Libération, 24 avril 2006 ; et propos cité par Robert Kosmann, Sorti d’usines, La « perruque » un travail détourné, op. cit., p. 148. ↩︎
- Michel de Certeau, L’Invention du quotidien (tome 1) : arts de faire, op. cit., p. 45-46. Je souligne. ↩︎
- Étienne de Banville, L’usine en douce, op. cit., p. 51. Je souligne. ↩︎
- Howard Zach, « Vermont inmates hide pig in official police car decal » [« Des détenus du Vermont cachent un cochon sur un autocollant officiel des voitures de police »], agence de presse Reuters, mis en ligne le 3 février 2012 et consulté le 8 décembre 2021 sur le site : https://www.reuters.com/article/us-police-decal-vermont-idUSTRE81201Q20120203 Je traduis. ↩︎
- Voir « Female inmates put pig image in Vt. police decal » [« Des détenues ont mis une image de cochon sur l’autocollant de la police du Vermont »], Times Union, mis en ligne le 17 février 2012 et consulté le 8 décembre 2021 sur le site : https://www.timesunion.com/news/article/Female-inmates-put-pig-image-in-Vt-police-decal-3337724.php ↩︎
- Les propos de Stephanie Dasaro (la porte-parole de la police d’État) « It dishonors the memory of those past and present members, especially for those who have lost their lives in the line of duty » sont cités par l’agence de presse Reuters, loc. cit. Je traduis. ↩︎
- Propos rapportés par Howard Zach, « Vermont inmates hide pig in official police car decal », loc. cit. Je traduis. ↩︎
- Voir « Hundreds ask Vt. to keep prank pig on police decal » [« Des centaines de personnes demandent au Vermont de garder la farce du cochon sur l’autocollant de la police »], Times Union, mis en ligne le 10 février 2012 et consulté le 29 septembre 2025 sur le site : https://www.timesunion.com/news/article/Hundreds-ask-Vt-to-keep-prank-pig-on-police-decal-3241112.php ↩︎
- Pétition intitulée : « Save the Vermont Pigs! », mis en ligne le 3 février 2012 et consulté le 8 décembre 2021 sur le site : https://www.gopetition.com/petitions/save-the-vermont-pigs.html ↩︎
- Selon le Times Union Andy Pallito (le commissaire du département des services correctionnels) aurait déclaré « qu’il était impossible de déterminer précisément qui l’avait fait à moins que quelqu’un n’avoue. » Voir Times Union, « Hundreds ask Vt. to keep prank pig on police decal », loc. cit.. Je traduis. ↩︎
- Stephen Wright, « Pratiques de braconnage : sur la préhistoire rurale du hacking, et braconnages du présent », Journée d’Étude #1 consacrée aux Pratiques du hacking, EESAB – site de Quimper, le 1er octobre 2015. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Karine Lebrun, Texte de présentation de la Journée d’Étude #2 consacrée aux Pratiques du hacking, EESAB – site de Quimper, le 22 février 2018. Voir le site : https://www.pratiquesduhacking.com/ ↩︎
- Le terme perruque est le terme général le plus employé. Si son étymologie est incertaine, cette expression argotique a vraisemblablement un lien avec
l’idée de postiche, de fabrication d’un faux, de trompe l’oeil. Elle pourrait encore être liée aux perruques autrefois réalisées par les coiffeurs, entre deux
rendez-vous, à partir des cheveux coupés aux clients et ainsi recyclés. ↩︎ - Robert Kosmann définit ainsi la perruque comme : « l’utilisation de matériaux et d’outils par un travailleur sur le lieu de l’entreprise, pendant le temps de travail, dans le but de fabriquer ou transformer un objet en dehors de la production réglementaire de l’entreprise. » Robert Kosmann, « La perruque ou le travail masqué. » in Renault Histoire n°11, Société d’Histoire du Groupe Renault, Billancourt, juin 1999, p. 20. ↩︎
- Bien que l’on trouve des perruques de grande taille (Étienne de Banville fait ainsi état de la fabrication en perruque d’un bateau deux mâts de dix-huit
mètres de long équipé de cabines et Robert Kosmann, quant à lui, fait état de la fabrication d’un petit avion monomoteur réalisé pendant dix ans aux
ateliers d’entretien du matériel d’Air France. L’avion, immatriculé sans ambiguïté P-RUQ, a pris son envol en 2000) celles-ci restent exceptionnelles car elles nécessitent des complicités auprès des gardes, des chauffeurs, des collègues, etc. Elles sont le plus souvent modestes et de petites tailles, pour
qu’on puisse les sortir plus facilement de l’entreprise. Étienne de Banville, op. cit., p. 59 et ; Robert Kosmann, Sorti d’usines, La « perruque » un travail
détourné, op. cit., p. 41. ↩︎ - Les termes varient en fonction de l’entreprise, de la région ou du pays : bousille chez les verriers, pinaille à Belfort, bricole au Creusot et en Bretagne, casquette à Tulle, foreign [l’étranger] dans les usines ferroviaires de la ville de Derby en Grande-Bretagne, etc ↩︎
- Les ateliers de maintenance, par exemple, sont des lieux privilégiés pour la confection de perruques. ↩︎
- La tactique est ce qui reste hétérogène aux systèmes garants de la norme, ce qui s’infiltre par l’utilisation de la ruse. C’est une manière de circuler dans «
un relief imposé », de s’insinuer dans « un ordre établi ». Elle devient dès lors une résistance de circonstance qui s’organise à partir d’un « faire avec » et
développe des savoir-faire tactiques en rapport à un contexte donné. Elle répond donc à un contexte par une « manière de faire » contrairement à la
stratégie qui est redevable de la manipulation et du calcul à long terme, la tactique permet de résister à la domination qui s’exerce de façon spécifique
et particulière. Michel de Certeau, op. cit., p. 57. ↩︎ - Le dictionnaire Trésor de la Langue Française informatisé, s’appuyant sur Le Dictionnaire historique des argots français de Gaston Esnault (Paris,
Larousse, 1965 et 1966.), fait remonter une définition de la perruque à 1856 de la façon suivante : 1856 arg. faire en perruque « travailler pour soi pendant son temps de travail, souvent avec des matériaux détournés ». Trésor de la langue Française informatisé, dit TLFi, ATILF – CNRS & Université de Lorraine, consulté le 31 janvier 2019 sur le site : http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/visusel.exe?11;s=217304625;r=1;nat=;sol=0; ↩︎ - Michel Anteby, Moral Gray Zones, Princeton University, 2008, et « La Perruque en usine : approche d’une pratique marginale, illégale et fuyante »,
Sociologie du travail, n°45, 2003, p. 466. ↩︎ - Aussi, pour définir les formes de déviance (y compris au travail), nous pouvons dire avec Howard Becker, que « …les groupes sociaux créent la déviance en instituant des normes dont la transgression constitue la déviance, en appliquant ces normes à certains individus et en les étiquetant comme des déviants. De ce point de vue, la déviance n’est pas une qualité de l’acte commis par une personne, mais plutôt une conséquence de l’application, par les autres, de normes et de sanctions à un “transgresseur”. » Howard, Becker, Outsiders, Études de sociologie de la déviance, Paris, édition Métailié, 1985, p. 33. ↩︎
- Michel Anteby a étudié un échantillonnage aléatoire (10 % soit 35 règlements) des 354 règlements d’ateliers auxquels il a eu accès sur une période de 1798 à 1936 (voir Anne Biroleau, « Les règlements d’ateliers : 1798–1936 », Catalogue imprimé, Bibliothèque nationale, Paris, 1984.). Il a pu démontrer ainsi que 84% d’entre eux « font référence à des matériaux, outils ou objets sortis des ateliers et 20% de ces règlements parlent spécifiquement des travaux réalisés pour son propre compte. La sortie d’objets, de matériaux ou d’outils est toujours interdite (sauf “bon” de sortie). […] Ces règlements autorisent aussi des fouilles extensives des salariés. […] Mais en règle générale, il est rappelé aux ouvriers l’interdiction “de faire ouvrage pour leur propre compte à l’intérieur de l’usine, même durant les heures de repas”, de “faire un travail autre que le travail habituel sans y être commandé” ou “d’apporter du travail de chez eux”. » Michel Anteby, « La Perruque en usine : approche d’une pratique marginale, illégale et fuyante », op. cit., p. 460-461. ↩︎
- En s’appuyant sur le mémoire d’Ethnologie de Serge Borvon, Robert Kosmann relève plusieurs articles relatifs aux deux ordonnances royales passées entre 1674 et 1689 : Article XV.- « Les ouvriers travaillant tant sur les vaisseaux que dans les ateliers de l’Arsenal, ne pourront après le travail sortir par eau, mais seront obligés de passer par les portes ordinaires gardées par les Suisses. » Article XVI. « un écu d’amende à ceux qui feront des ordures hors des lieux destinés à cet effet. » Article XVII. « Mêmes peines à ceux qui sortiraient des morceaux de bois et coupeaux. Ceux qui seront saisis de clous ou autres choses appartenant à Sa Majesté seront en plus punis corporellement. » Article XVIII. « Défense d’acheter des matelots, soldats, gardiens et autres journaliers des cordages, ferrailles, bois et autres ustensiles des vaisseaux… » Article XXXVI. « Faire défense à tous officiers de prendre aucunes marchandises ni autres choses dans les magasins et arsenaux pour leur service particulier, et à tous ouvriers entretenus dans les arsenaux de leur faire aucun meubles et autres ouvrages. » Articles XXI et XXII. « Il ne sera entretenu dans le port que le nombre de chaloupes et canots ordonné par Sa Majesté et les gardiens de ces chaloupes envoyés aux ouvrages de l’Arsenal lorsqu’ils ne seront pas de service. » Serge Borvon, « La perruque, la bricole et la resquille », mémoire de master 1 en ethnologie : Être ouvrier à l’arsenal de Brest, Université de Bretagne Occidentale, 2007. Et Robert Kosmann, Sorti d’usines, La « perruque » un travail détourné, op. cit., p. 17-18. ↩︎
- Marie de Banville et Bruno Dumont, Perruque, bricole et compagnie,…, document audiovisuel VHS, Solimane Production, 1998. ↩︎
- Étienne de Banville, op. cit., p. 81. ↩︎
- Monsieur D a été licencié sur le champ pour « faute lourde » et, devant le Tribunal des Prud’hommes, a été « débouté de ses demandes d’annulation du
licenciement ou d’indemnité [et Etienne de Banville poursuit en témoignant] : tout s’est passé comme s’il croyait de bonne foi qu’il était simplement dans l’exercice d’un droit que les conseillers prud’homaux ne pouvaient reconnaître d’aucune manière. » Ibid., p. 81. ↩︎ - Marie de Banville et Bruno Dumont, op. cit., Je souligne. ↩︎
- « Être le perruquier dans l’affaire », voulait dire en 1807 : « être celui qui se fait duper ». Définition proposée par Gaston Esnault, Le Dictionnaire
historique des argots français, Paris, Larousse, 1965 et, cité par Robert Kosmann, Sorti d’usines, La « perruque » un travail détourné, op. cit., p. 13-14. ↩︎ - Voilà ce que nous dit Karl Marx au sujet du rapport entre plus-value et surtravail : « Le temps d’exploitation se divise en deux périodes. Pendant l’une, le fonctionnement de la force ne produit qu’un équivalent de son prix; pendant l’autre, il est gratuit et rapporte, par conséquent, au capitaliste une valeur pour laquelle il n’a donné aucun équivalent, qui ne lui coûte rien. En ce sens, le surtravail, dont il tire la plus-value, peut être nommé du travail non payé. […] Toute plus-value, qu’elle qu’en soit la forme particulière, profit, intérêt, rente, etc., est en substance la matérialisation d’un travail non payé. Tout le secret de la faculté prolifique du capital, est dans ce simple fait qu’il dispose d’une certaine somme de travail d’autrui qu’il ne paye pas. » Karl Marx, Le capital, livre I, Paris, Garnier-Flammarion, 1969, p. 383. ↩︎
- Perruqueur et professionnel dans un atelier de maintenance d’une compagnie aérienne, entretien réalisé dans le cadre de la Bourse de Travail Parallèle, le 24 octobre 2006. ↩︎
- Miklós Haraszti, Salaire aux pièces : Ouvrier dans les pays de l’Est, Paris, Le Seuil, 1976, p. 139. ↩︎
- Ibid., p. 144. ↩︎
- À ce propos, il est toujours étonnant de constater la résurgence de certaines formes dans l’histoire. Les véhicules blindés par la résistance Kurde du
Rojava – par les militants des Unités de protection du peuple (en kurde : Yekîneyên Parastina Gel, en abrégé : YPG) branche armée du Parti de l’union
démocratique (en kurde : Partiya Yekîtiya Demokrat, en abrégé : PYD) qui luttent, entre autres, contre Daesh en Syrie et en ce moment contre
l’offensive de l’armée turque d’Erdogan – ressemblent à s’y méprendre à ceux fabriqués dans l’Espagne révolutionnaire et antifasciste de 1936. ↩︎ - François-Xavier Trivière, « Objets de bricole, De l’usine à l’univers domestique », in Carrières d’objets, Mission du patrimoine ethnologique de la France, 1999, p. 92. ↩︎
- Robert Kosmann, Sorti d’usines, La « perruque » un travail détourné, op. cit., p. 104. ↩︎
- Voir notamment, « Chantiers navals de Gijon (Asturies-Espagne) : violents affrontements », paru le 20 mai 2009 et consulté le 30 janvier 2019 disponible sur le site de Bella Ciao : https://bellaciao.org/fr/spip.php?article86124, et Alain Bertho, « Affrontements aux chantiers navals de Gijon mai 2009 », publié le 21 mai 2009 et consulté le 24 janvier 2019, disponible sur le site : https://berthoalain.com/2009/05/21/affrontements-aux-chantiers-navals-degion-mai-2009 ↩︎
- Lors de la production d’une perruque les rapports d’interdépendances (notamment liées à la division du travail) sont très nombreux. Si bien que même dans le cadre de la production « individuelle » d’une perruque, il arrive souvent que l’opérateur active des réseaux de complicités pour solliciter aussi bien l’imagination des collègues, leur savoir-faire ou le poste qu’ils occupent dans l’entreprise. Et beaucoup des perruqueurs avec lesquels nous nous sommes entretenus sont conscients de ce fait qu’une perruque n’est jamais vraiment une production individuelle mais le plus souvent collective. Il existe d’ailleurs de nombreux cas de perruques qui, impliquant la coopération de plusieurs métiers, ont été finalement produites en petite série pour que chacun en ait un exemplaire. Comme le disait Miklós Haraszti « la plupart des amitiés naissent d’une perruque faite en commun. » Miklós Haraszti, Salaire aux pièces : Ouvrier dans les pays de l’Est, Paris, Le Seuil, 1976, p. 142. ↩︎
- Effectivement, ces derniers, se voyant perdre le contrôle de la réglementation sociale du procès de production, luttaient contre les machines devenues pour eux les outils au service de la division du travail. La révolution industrielle imposait alors, par l’intermédiaire de ses nouvelles technologies émergentes – la machine à vapeur – « … une production toujours croissante, nécessaire pour contrebalancer l’investissement et les frais de fonctionnement élevés, ainsi qu’une forte centralisation et spécialisation, dans la mesure où les critères d’efficacité et de rentabilité priment notamment sur le savoir-faire individuel et l’expression artistique ». La révolution industrielle menait « à de vastes unités de production soumises à l’embrigadement et au contrôle, à une complexité et à un raffinement croissants des machines, à une division du travail qui entraîne elle-même une
division de l’apprentissage, et donc des statuts sociaux, à l’accroissement des marchés, des fortunes et des déchets ». Kirkpatrick Sale, La révolte
Luddite, Paris, L’Échappée, 2006, p.51. ↩︎ - Ces machines-outils miniaturisées sont souvent fabriquées dans le cadre de ce que l’on appelle une « perruque de retraite » ou « perruque de conduite ». Elle est offerte au collègue lors de son pot de départ. ↩︎
- Propos rapportés par Véronique Moulinié, « Des « oeuvriers » ordinaires, Lorsque l’ouvrier fait le/du beau… », Terrain, n°32, mars 1999, p. 40 ; et repris par Étienne de Banville, op. cit., p. 70-71. ↩︎
- Étienne de Banville, Ibid., p. 71-72. ↩︎
- « La concentration exclusive du talent artistique chez quelques individualités, et corrélativement son étouffement dans la grande masse des gens, est une conséquence de la division du travail. A supposer même que dans certaines conditions sociales chaque individu soit un excellent peintre, cela n’exclurait en aucune façon que chacun fût un peintre original, si bien que, là aussi, la distinction entre travail « humain » et travail « unique » aboutisse à un pur non-sens. Dans une organisation communiste de la société, ce qui sera supprimé en tout état de cause, ce sont les barrières locales et nationales, produits de la division du travail, dans lesquelles l’artiste est enfermé, tandis que l’individu ne sera plus enfermé dans les limites d’un art déterminé, limites qui font qu’il y a des peintres, des sculpteurs, etc., qui ne sont que cela, et le nom à lui seul exprime suffisamment la limitation des possibilités d’activité de cet individu et sa dépendance par rapport à la division du travail. Dans une société communiste, il n’y aura plus de peintres, mais tout au plus des gens qui, entre autres choses, feront de la peinture. » Karl Marx et Friedrich Engels, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales,1976, p. 397. ↩︎
- Étienne de Banville, op. cit., p. 90. ↩︎
- Robert Kosmann, « Perruque et bricolage ouvrier », op. cit., p. 166. ↩︎
- Et la logique s’est inversée à tel point que c’est désormais l’artiste – Bob le bricoleur – qui s’investit du rôle de « conseiller à la perruque » pour le compte – et le public – de la Biennale de Rennes 2008 qui a eu, rappelons le, pour principal mécène Bruno Caron patron de l’industrie agroalimentaire du groupe Norac. (voir l’article de Cédric Schönwald, « Les Ateliers de Rennes, La fabrique de l’entente », in art 21, n°18, été 2008, p.39). ↩︎
- Terme par lequel on désigne le conservateur de musée ou le commissaire d’exposition et qui désigne également en français une « Personne nommée
par le juge des tutelles pour assister dans l’administration de ses biens un mineur émancipé, un incapable. Curateur aux biens d’un absent. Curateur à
succession vacante. Curateur ad hoc, nommé pour veiller à des intérêts particuliers. Lat. jur. Curator, de curare, « prendre soin de », 1287. » Dictionnaire, Langue, Encyclopédie, Noms propres, Paris, Hachette, 1989. ↩︎ - Michel de Certeau, op. cit., p. 44. ↩︎
- Bien que cette notion soit à relativiser car en moyenne, 22,6 % des hommes et des femmes – ayant un emploi en France – demeurent ouvriers. Et 29,3%
des postes occupés sont ceux d’employés. Insee, « Population en emploi selon le sexe et la catégorie socioprofessionnelle », Insee, enquêtes Emploi du
1er au 4ème trimestre 2008, consulté sur le site : http://www.insee.fr, le Vendredi 2 avril 2010. ↩︎ - Dans le cadre de sa politique d’acquisition, le Centre Pompidou a fait l’achat des photographies des « objets de grève » présentés par Jean-Luc Moulène. ↩︎
- Les objets de grève sont produits en dehors de la production réglementaire de l’entreprise, tout comme les perruques mais à cette différence prés – qui
là encore est de taille – qu’ils ont été produits en contexte de grève, c’est-à-dire pendant un temps – celui de l’occupation – où les travailleurs décident
eux-mêmes de la production de l’entreprise. Ces objets servent essentiellement à populariser et financer la grève. ↩︎ - Quarante objets de grève sont conservés aux Archives Nationales du Monde du Travail implanté à Roubaix. Ils ont d’abord été déposés par Jean-Luc
Moulène avant que ce dépôt ne soit transformé en don en 2006. ↩︎ - Citation reprise dans l’article de Jean-Charles Leyris, « Objets de grève, un patrimoine militant. », In Situ, revue des patrimoines [en ligne], 2007, n°8
[consulté le 14/08/2011]. ↩︎ - La Pantinoise. Paquet de cigarettes rouge. France, usine des tabacs de Pantin (Seine-Saint-Denis), Seita, 1982-1983. Courtesy galerie Chantal Crousel,
Paris © Jean-Luc Moulène – ADAGP, 1999. ↩︎ - Étienne de Banville, op. cit., p. 9. ↩︎
- Robert Kosmann, « Perruque et bricolage ouvrier », op. cit., p. 165. ↩︎
- Miklós Haraszti, op. cit., p. 144-145. ↩︎



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