J’étais très content de trouver là un emploi à mi-temps qui me permette de poursuivre mes études en parallèle1 et je trouvais aussi amusant que ce nouvel emploi m’offre l’occasion de passer de l’autre côté du miroir, de rejoindre l’équipe éducative que je n’avais cessé de croiser en tant que photographe scolaire, mais sans jamais vraiment en faire partie.

Cependant, mon statut était un statut bâtard qui me mettait profondément mal à l’aise. Contrairement aux Maîtres d’Internat et Surveillants d’Externat (MI-SE) recrutés par les recteurs d’académie sur critères sociaux (avec barème), les Maîtres de Demi-Pension, comme les Assistants d’Éducation (AE), étaient embauchés directement par les chefs d’établissement. Mon malaise s’expliquait d’autant mieux que j’intégrais le collège en mars 2003, soit juste après une période intense de mobilisation sociale et de grèves dans l’Éducation nationale.

Des grèves qui avaient eu cours durant les mois de janvier et février 2003, et qui étaient notamment organisées par les surveillants précisément contre la création du statut d’Assistant d’Éducation (AE), destiné à remplacer progressivement celui des Surveillants d’Externat (SE). Or, ces emplois avaient historiquement été conçus (en 1937) pour permettre aux étudiants les plus précaires et aux boursiers de financer leurs études. Les postes de surveillants constituaient ainsi un dispositif essentiel de démocratisation de l’accès aux études supérieures. Mais les gouvernements successifs, et en particulier celui de Raffarin, ont méthodiquement organisé le démantèlement de ce statut protecteur en démultipliant les contrats précaires (Emplois-Jeunes, Assistant d’Éducation, Maîtres de Demi-Pension, etc.) et en faisant donc fonctionner à plein régime les inégalités intra-catégorielles au sein même de l’Éducation nationale.

Si nos contrats de travail variaient considérablement d’un statut à l’autre, tous les « pions » faisaient le même travail, nous étions engagés pour surveiller et encadrer les élèves durant le temps scolaire. La vie scolaire était composée de trois Conseillères Principales d’Éducation (CPE) et d’environ six ou sept surveillant.es. Nous étions principalement chargés de contrôler les élèves lors de leurs entrées et sorties de l’établissement (postés au portail pour vérifier dans le carnet de correspondance les emplois du temps et les autorisations de sortie), de les surveiller pendant les récréations et dans les couloirs, durant le temps des repas à la cantine (organiser les flux de circulation et les tours de tables, surveiller le réfectoire, proposer des « tours de rabs » pour les suppléments de nourriture…), de tenir le fichier des retards et absences, et d’appuyer l’équipe enseignante en soutenant les élèves en difficulté scolaire par la réalisation d’aide aux devoirs, notamment lors des absences des enseignants, des heures de colle, des exclusions de cours et pendant les heures d’études et de permanences. Dans le bureau de la vie scolaire, nous accueillions les retardataires, enregistrions les absences, téléphonions aux parents pour les prévenir, recevions les élèves exclus des cours et veillions à ce qu’ils fassent leurs devoirs.

L’établissement est situé à la porte de Bagnolet dans le vingtième arrondissement de Paris et plus spécifiquement dans la « zone », celle dans laquelle pouvait déambuler en son temps Apollinaire, faubourgs misérables qui ceinturaient et délimitaient Paris de sa banlieue au début du XXe siècle, mais aujourd’hui comprise entre le boulevard extérieur et le périphérique.

Le collège Pierre Mendès France (PMF) a été construit au milieu des années 1970 et peut accueillir environ 800 élèves. Campé rue le Vau, à équidistance entre la cité Python-Duvernois et celle dite des Fougères, PMF était alors considéré comme le plus grand établissement parisien situé en zone d’éducation prioritaire (ZEP). Il fait face aux immeubles en briques rouges typiques des années 1930 et tourne le dos à l’échangeur de la porte de Bagnolet et aux Mercuriales, les deux tours jumelles de Bagnolet construites en 1977.

J’utiliserai d’ailleurs ce nouvel environnement et mon temps de travail comme matière et modèle pour réaliser une veille photographique cadrée sur la cour du collège et les Mercuriales.

Une tentative d’épuisement du paysage routinier à partir du point de vue que l’on obtient depuis la salle fumeurs des enseignants. Chaque photographie est donc le résultat d’une pause (clope) prise sur le travail. Les prises de vue sont réalisées de façon quotidienne et s’étendent sur l’année de septembre 2003 à juin 2004. Le cadrage est toujours le même et l’écoulement du temps au collège sur une année est rendu prégnant à l’image par le changement des saisons. Le temps s’imprime à l’image, les variations de lumière d’une prise de vue à l’autre et les fondus enchaînés évoquent les jours qui passent. Une année entière est ainsi condensée à l’image.

J’ai donc travaillé seize mois dans ce collège (de mars 2003 à juin 2004) et, entre autres activités de déviance au travail, je me suis saisi là encore de l’ambiguïté de mes multiples identités pour m’auto-mettre-en-scène au travers d’autoportraits réalisés dans les salles de classe vides.

Dans cette série d’autoportraits réalisée en juin 2004 (c’est-à-dire lors des derniers jours de l’année scolaire et de mon contrat de travail), j’ai pris autant de pauses qu’il a fallu prendre la pose dans les différentes classes vides du collège. Les postures que j’adopte oscillent entre ennui, solitude, et rêverie. Je cherche une posture entre celle d’un collégien, d’un surveillant et d’un enseignant. Je me place successivement du côté de l’autorité et de l’adulte en surveillant debout sur le devant de la scène, en enseignant assis derrière le bureau du professeur puis du côté de l’élève surveillé et enseigné dans la salle de classe assis derrière une table de collégiens. Tantôt étudiant à l’université et tantôt travailleur de l’éducation nationale, dans les deux cas je joue un rôle et m’amuse à jeter le trouble sur mes identités au travail. Ni étudiant, ni enseignant, ni travailleur, ni chercheur, ni artiste… ou un peu tout ça à la fois, j’avance petit à petit vers la revendication d’une identité en « travailleur polymorphe2 » qui fait de chaque nouveau contexte de travail l’enjeu de détournements, de documentations et de représentations.

Contractuel et à mi-temps, je ne gagnais pas suffisamment d’argent pour vivre et poursuivais donc des missions d’intérims à côté.


Notes

  1. Comme il s’agissait d’un poste de contractuel à mi-temps, il m’est arrivé de travailler aussi dans d’autres emplois à côté. Durant cette période, j’ai par exemple été gardien de parking et j’ai été reprographe ronéo à la gare Montparnasse pendant l’été caniculaire de 2003. ↩︎
  2. Le terme de « travailleur polymorphe » est dérivé ici de l’idée de « travail polymorphe » au sens où Alain Badiou en fait l’un des points essentiels retenus par le communisme contre l’idée de la spécialisation du travail. Je reproduis ici ses propos : « Ce dont nous avons besoin, c’est d’une Idée, une grande Idée. […] et je crois qu’il est possible de résumer cette idée par quelques points très simples, qui sont en réalité les points retenus par le communisme. […] Ces quatre points peuvent être résumés facilement : c’est le collectivisme contre la propriété privée, le travail polymorphe contre la spécialisation, l’universalisme concret contre les identités fermées et la libre association contre l’Etat. » Alain Badiou, Trump, Paris, Presses Universitaires de France, 2020, p. 74. ↩︎

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