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Dans la nuit du mercredi 24 au jeudi 25 février 2016, j’ai filmé La démolition d’un mur dans le salon d’honneur du Grand Palais (une mission avec Journeymen pour Artevia sur le démontage de l’exposition Louis Vuitton au Grand Palais, avec J. en chef d’équipe, de 14 à 3 heures du matin : un « douze heures » payé 126€ brut).

La démolition d’un mur, salon d’honneur du Grand Palais, le 25 février 2016.

Sur les instructions d’un chef d’équipe, les décorateurs (ici au service d’une autre société prestataire sur l’événement) ont « soufflé » la partie prédécoupée d’un châssis épais : « souffler » suppose de laisser le châssis tomber en comptant sur sa propre résistance à la pression de l’air pour ralentir sa chute jusqu’au sol.

Châssis soufflé, Atrium de Chaville, le 24 janvier 2017.

Sans en avoir l’intention, j’avais filmé ici un « remake accidentel » (non préméditée au moment de l’enregistrement) du film de Louis Lumière La démolition d’un mur tourné en 1896 (soit exactement 120 ans auparavant) et qui mettait en scène Auguste Lumière en chef d’équipe des maçons.

Cette séquence, intitulée à bon escient La démolition d’un mur, dure environ 45 secondes. Elle représente un groupe de trois ouvriers cassants et poussant un mur qui finit par s’effondrer. Hormis le fait que le rôle du « contremaître » est joué par Auguste Lumière, ce film n’offre, a priori, rien d’exceptionnel. En réalité, c’est son mode particulier de projection lors d’une séance qui lui a conféré toute son originalité. En effet, lorsque la lecture de la séquence était arrivée à son terme, l’opérateur a rembobiné le film sur l’appareil de projection, mais, contre le protocole habituel, il avait oublié d’éteindre la lampe à arc du Cinématographe, si bien que la projection du film a continué à se diffuser sur l’écran éclairé, pour la première fois à l’envers.

En mode lecture inversée, les spectateurs présents ce jour-là ont donc pu assister devant leurs yeux ébahis, à la reconstruction d’un mur, ou plus exactement à sa-démolition. Dans un nuage de poussière, le mur qui avait pourtant bien été « soufflé » a repris sa place en son état initial, tant et si bien que le lendemain, lorsqu’ils assistèrent à la projection de ce film, les ouvrières et ouvriers des usines Lumière se seraient[1] écriés : « Les patrons sont des sorciers[2] ». Eu égard aux effets produits sur le public par ce film diffusé « à l’envers », les frères Lumière intégreront ce premier « effet spécial » lors des projections organisées au Cinématographe Lumière du Grand Café (sur le boulevard des Capucines), comme en atteste Le Figaro du 6 mars 1897 :

« La Vie à l’envers. Aucune expression ne saurait mieux qualifier les merveilleuses scènes animées, dites “ à l’envers ”, qui sont actuellement visibles au Cinématographe Lumière du Grand Café, boulevard des Capucines. Il s’agit de vues animées dans lesquelles les lois de la pesanteur et de l’équilibre sont entièrement perturbées et donnent lieu à des effets absolument nouveaux. Ainsi, un mur ayant été démoli, on voit tous les débris de ce mur se livrer à une course comique, se ressouder entre eux, puis l’édifice se redresser subitement sans aucune intervention spirite. C’est une merveille de plus à l’actif du Cinématographe Lumière[3]. »

Les frères Lumière se serviront ainsi de cet heureux incident pour démontrer les nouvelles possibilités offertes par l’enregistrement et la projection cinématographique. En effet, comme le précise Christophe Jouanlanne, dans sa « Présentation » du livre Sur l’art et la photographie de Walter Benjamin :

« Aucun appareil ne permet à l’œil de voir un mouvement au ralenti ou en accéléré sinon le projecteur de cinéma, mais dont l’opération est inconcevable sans l’opération préalable de l’enregistrement qui est celle de la caméra[4]. »

Ainsi, le projecteur de cinéma permettrait désormais de voir au ralenti ou en accéléré, mais aussi à l’envers les gestes du travail effectués par les ouvriers tels qu’ils ont été enregistrés au préalable par la caméra. À cet égard, si les frères Lumière sont effectivement des « sorciers », c’est que leur cinématographe anticipait également sur la capacité des nouveaux médias « à saisir ce que l’œil ne voit pas, comme le note Marc-Henri Piault, notamment la décomposition du geste [ce qui] en fera vite un outil au service de l’organisation scientifique et de la division industrielle du travail[5]. » En effet, leurs films documentaires et de fictions, en se rapprochant au plus près du poste de travail et en s’attachant à enregistrer les gestes des travailleurs, préfiguraient un usage du cinéma et de la photographie qui se placeront au service de l’enquête et plus spécifiquement à celui de la réorganisation scientifique des méthodes de travail.


Notes

[1] Aucun élément ne permettant d’attester la véracité de cette déclaration, Réjane Hamus-Vallée et Caroline Renouard la présentent ainsi comme relevant d’un mythe : « La phrase “ Les patrons sont des sorciers ”, attribuée aux ouvriers Lumière assistant à une projection de films, est parfois évoquée à l’issue de cette projection, bien que ce soit probablement un autre mythe. » Réjane Hamus-Vallée et Caroline Renouard, « Tout est à inventer ! (1895-1910) », in, Les effets spéciaux au cinéma. 120 ans de créations en France et dans le monde, Paris, Armand Colin, 2018, p. 25.

[2] « Dossier pédagogique » de la présentation du film Lumière, l’aventure commence ! composé et commenté par Thierry Frémaux, mis en ligne par l’Institut Lumière, Paris, Ad Vitam, 2017, p. 12. Consulté le 23 août 2022 et disponible sur le site : https://www.institut-lumiere.org/media/dossier-pedagogique-lumiere.pdf

[3] Jules Huret, Le Figaro du 6 mars 1897, dans la rubrique « Courrier des théâtres », p. 4. Cité par Réjane Hamus-Vallée et Caroline Renouard, « Chapitre 1. Tout est à inventer ! (1895-1910) », op. cit., p. 25.

[4] Christophe Jouanlanne, « Présentation », in Walter Benjamin, Sur l’art et la photographie, Paris, Carré, 1997, p. 7.

[5] Marc-Henri Piault, « Un cinéma en travail ? À partir du film de Jean Rouch et d’Edgar Morin : Chronique d’un été », dans, Images du travail, travail des images, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2012, p. 35-50. Cité dans la note n°6 par Jean-Paul Géhin et Hélène Stevens, « Introduction. Les sciences sociales du travail et les images », Images du travail, travail des images, ibid., p. 9.

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