En mars 2007, j’ai répondu à une annonce (trouvée sur le site de l’ANPE) rédigée par l’entreprise Photo Service qui recevait alors des candidatures pour des postes à pourvoir dans ses magasins. J’ai été sélectionné et reçu pour passer un entretien d’embauche dans la banlieue parisienne, dans un bâtiment d’une de ces zones industrielles qui jouxtent l’aéroport Roissy Charles de Gaulle. La personne qui m’a fait passer l’entretien d’embauche, je l’apprendrai plus tard, était le gérant du magasin dans lequel j’allais travailler pendant les dix-huit mois à venir de mars 2007 à septembre 2008. G. n’était pas peu fier du rôle qu’il occupait à Photo Service, car, m’avait-il dit lors de cet entretien, non seulement il avait en charge la responsabilité d’un des plus grands magasins de l’enseigne – à la fois en termes de taille, d’effectif et de chiffre d’affaires généré –, mais en plus il avait été le plus jeune à occuper ces fonctions de gérant dans l’entreprise.

Après avoir été recruté par G. et avoir suivi une formation de quelques jours aux techniques de production et de vente dans les locaux de la société (situés sur le parvis de La Défense en banlieue parisienne), j’intégrais l’équipe du magasin Photo Service à Italie II (situé dans le centre commercial de la place d’Italie du XIIIe arrondissement de Paris).



Étant donné la division technique du travail dans le magasin (avec un modèle managérial plus proche de la restauration rapide de type McDonald que du laboratoire photographique), j’ai d’abord, et essentiellement, été placé à la caisse, c’est-à-dire à un poste en relation avec les clients et non avec la production.

Pour l’essentiel, je m’occupais avec mes collègues d’accueillir les clients, de prendre en charge leurs commandes de tirages (argentique et numérique) en rédigeant les enveloppes qui servaient au bon suivi des commandes, de réaliser leurs photos d’identité, d’encaisser le montant de leurs travaux, de leur proposer à la vente toutes sortes de produits allant des cartes de fidélité aux cadres en bois, en passant par des books photo.

C’est donc à partir de ce contexte de travail particulier que j’ai essayé de mener, en parallèle, des activités de documentation et de jeux.
Ouverture P. A. P. et P. A. P. recyclé (Vidéos et diaporama)
P. A. P. c’est l’acronyme de Prêt À Photographier que nous utilisons pour nommer les appareils photo jetables.
On reconnaît un P. A. P. recyclé au scotch noir qu’il a à l’endroit où se range le film 135, c’est l’une de ses marques de fabrique. Plus on l’épluche et plus on a des chances de découvrir les signes de son hybridation : La marque du film qui a été remplacé peut ne plus correspondre à l’emballage d’origine. Les 27 poses promises par son emballage peuvent en réalité n’en offrir que 12. Le film qui ne comporte pas toujours d’amorce peut être lui aussi un film différant de sa cassette d’emballage…
La double vie du PAP (une hypothèse) : Vendu une première fois à un touriste, le voilà développé dans le pays visité. L’appareil n’a pas été jeté par l’opérateur, il a été récupéré pour servir à nouveau. On y a placé un nouveau film et scotché du ruban adhésif noir autour pour le protéger de la lumière. Je considère cet objet comme un juste retour de la balle à l’envoyeur qui en plus — par la trace du détournement qu’il laisse apparaître — exprime un savoir-faire tactique qui me plaît.
À l’image du changement de paradigme économique qui fait passer la grande entreprise capitaliste de la production industrielle à la prestation de service, je travaillais désormais au bout de la chaîne du secteur de production photographique : de la prise de vue, j’étais passé au tirage industriel sur papier avant de prendre place à la caisse, à la vente des photographies aux clients.
D’un côté de l’autre du comptoir (Vidéos)





Habillé dans ma tenue de service, j’entrais en scène quatre jours sur sept[2] pour accueillir les clients, prendre en charge leur commande et les encaisser.

En fonction des différents postes que j’occupe dans le magasin (tireur, vendeur, photographe pour les photos d’identité…), et comme à mon habitude, j’en profite pour travailler à une production parallèle.
Jeux et gestes (vidéos, photo & diaporama)

Je documente mes situations de travail (gestes dans la chaîne de production, scènes de la vie quotidienne, jeux entre collègues…) et j’enregistre avec mon téléphone mobile (des photos, des vidéos et des sons) ; je me sers à mon compte des marchandises disponibles (cadres, films 135mn, CD’s et DVD’s…) ou des déchets (je recycle la « gâche » photographique et les photos d’identité trouvées dans les poubelles…) et j’utilise aussi ma position pour réaliser une multitude de petites actions (je me réapproprie les moyens de production pour faire des tirages, calendriers, books photos… j’improvise des jeux de rôle avec les objets de la boutique pour la caméra de mon téléphone portable…), mais aussi pour faire de l’information syndicale.
L’action syndicale à Photo Service
En effet, même si depuis 2006 je n’avais pas repris ma carte à la CNT et que je n’étais plus, à proprement parler, un militant de ce syndicat, je continuais à participer et à relayer les appels à soutien, à action, à piquet de grève ou à manifestation … lancés par la confédération. En parallèle, et dès que j’eus intégré mon poste dans ce magasin, je me renseignais sur l’activité syndicale dans l’entreprise. La CNT n’ayant pas d’existence syndicale à Photo Service, et plutôt que de créer une nouvelle section, je préférais contacter et rejoindre celle déjà existante de SUD-Photo de l’union syndicale Solidaires. Là aussi mes activités syndicales consistaient à relayer l’information sur les appels à la grève et les journées d’actions lancés par les différentes intersyndicales (CGT-CFDT-FO-SUD) de l’entreprise.
La plus grande grève a eu lieu lors des trois journées d’action des 29 février (à Marseille), 5 mars (à la Plaine Saint-Denis) et 10 mars 2008 (à Paris devant le magasin des Champs Élysées) organisées contre la fermeture des enseignes Photo Service et Photos Station (PSPS) et les menaces de licenciements qui pesaient sur la tête des salariés. Cependant, on ne peut pas dire que dans mon magasin, les collègues avaient une grande culture de l’action syndicale, si bien que j’ai eu quelques difficultés à débrayer et à entraîner mes collègues avec moi dans cette grève. À titre d’exemple, lorsque je suis arrivé dans ce magasin, les panneaux d’information syndicale étaient placés sous les patères murales, si bien que les manteaux des employés les cachaient systématiquement.

Après la reconfiguration de notre magasin (en novembre 2007), ils avaient tout bonnement disparu. À la réouverture du magasin, ma première bataille a donc été d’exiger régulièrement auprès de mon responsable de magasin la mise à disposition de nouveaux panneaux syndicaux que je n’ai, jusqu’au jour de mon départ, jamais obtenu.




Ainsi, comme il n’y avait pas de panneau prévu pour l’information syndicale à destination des employés, je faisais de l’affichage « sauvage » dans la remise du personnel qui faisait office de salle de pose et de déjeuner, mais qui servait aussi, et avant tout, de réserve (de magasin pour les produits et matières premières), de vestiaire (pour se changer) et de bureau pour l’équipe responsable du magasin.
Lors de la grève du 10 mars 2008, j’ai tout de même pu compter sur le soutien d’au moins deux de mes collègues. Cependant, comme elles avaient peur des représailles, elles n’ont pas osé débrayer avec moi et ont préféré ne pas venir travailler au magasin ce jour de grève. L’une de ces deux collègues grévistes est tout de même venue au centre commercial, mais elle a préféré rester cachée, en dehors de la zone de surveillance de notre hiérarchie, avant de m’accompagner, en début d’après-midi, rejoindre les autres collègues grévistes devant le magasin des Champs Élysées. Ce jour-là, j’étais donc venu travailler le matin, mais en prévenant tous mes collègues (la hiérarchie y comprise) qu’à partir de midi tapante, je débrayerai et me mettrai en grève. Lorsque midi fut arrivé, je quittais mon poste de travail, je pris ma pile de tracts et commençais à les distribuer aux clients à l’entrée de notre magasin.



Assez rapidement, certains vigils d’Italie 2 sont venus pour me signifier que je ne pouvais pas distribuer des tracts dans l’enceinte du centre commercial mais, sans m’en empêcher physiquement, je continuais d’informer. Heureusement, je n’étais pas tout seul à tracter puisque j’avais pu compter sur la complicité et le soutien de deux amis (militants de la CNT) venus m’aider à distribuer les tracts devant mon magasin puis dans tout le centre commercial Italie 2 (tant auprès des clients que des salariés des différentes enseignes). En particulier, j’essayais aussi de me coordonner avec mes collègues de Photos Station dont le magasin était en phase de fermeture. J’organisais donc une séance de distribution de tracts auprès des clients de leur boutique qui était située dans le même centre commercial.
Aussi, en préparation de ces journées d’action, et avec la complicité de la section de Force Ouvrière – Photo Service Photos Station – de Marseille, le 28 février 2008, j’ai également accueilli une journaliste de France Info dans notre magasin Photo Service Italie II pour répondre à ses questions et alerter l’opinion publique sur les menaces de licenciements qui planaient sur les employés de l’entreprise, pour dénoncer la fermeture et la restructuration des magasins et pointer du doigt les conditions de réaffectation des salariés dans les boutiques « relooker » Orange, puisque le groupe France Télécom montait petit à petit au capital de nos entreprises.


À partir du 15 septembre 2007, notre boutique Photo Service a d’ailleurs été fermée pour travaux et a rouvert le 8 novembre 2007 (date de l’inauguration du nouveau magasin Orange – Photo Service) complètement « relookée » aux couleurs d’Orange. Les deux tiers de la boutique étaient désormais consacrés à la vente de téléphonie mobile et, en fond de magasin, il ne restait plus qu’un tiers pour le laboratoire photographique dont on organisait sciemment la pénurie.

Nous avons arrêté les tirages en papier mat et différents formats que nous pouvions proposer, car il ne nous restait plus qu’un seul mini-lab et quatre nouvelles « bornes » informatisées avaient été installées afin de mettre délibérément les clients au travail. C’est le nouveau management d’Orange qui prenait petit à petit les commandes, et planifiait la réduction du personnel Photo Service tout en orchestrant la pénurie des moyens de production pour le secteur photo. C’était aux clients désormais de réaliser leurs propres commandes photographiques. Avant les travaux de restructuration, le responsable du magasin m’avait demandé si je souhaitais passer en téléphonie ou rester en photographie, j’étais photographe, j’avais donc choisi la photographie (mauvaise pioche !?). Ainsi, pendant les travaux qui ont durée du mois de septembre à novembre 2007, une grande partie de l’équipe (ils étaient huit sur vingt-deux) a rejoint la formation en téléphonie assurée par Orange et l’autre partie des effectifs (les quatorze restés en photo) a rejoint le magasin Photo Service au 67 rue de Sèvres dans le 6ème arrondissement de Paris (aujourd’hui c’est une boutique Orange qui fait face au grand magasin Bon Marché) pour traiter les commandes prises dans les deux kiosques du centre commercial d’Italie 2 qui continuaient d’ouvrir et où, à tour de rôle, nous nous relayions afin d’y accueillir les clients du magasin fermé.
Lors de cette interview, il s’agissait aussi d’informer sur la situation d’un Plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) laissé à l’état de « projet » et qui, de ce fait, n’était pas clairement annoncé, si bien qu’il ne prenait pas en considération et n’intégrait jamais les salariés concernés par la fermeture de leur magasin et leurs réaffectations dans d’autres boutiques à l’effigie de l’entreprise téléphonique. À vrai dire ces mutations étaient plus ou moins forcées puisque les employés étaient obligés d’accepter leur réassignation dans les boutiques restées ouvertes sous peine d’être licenciés pour faute grave, et cela quand bien même ces réaffectations impliquaient une distance beaucoup plus importante des trajets domicile-travail. Ce Plan Social prévoyait effectivement « la fermeture de 97 magasins employant 450 salariés d’ici la fin de l’année [2008], avec environ 150 licenciements à la clé[1]. » En réalité, on mésestimait là les chiffres, car entre 2006 et 2011 se sont plus de 1 000 salariés qui ont perdu leur emploi dans ces deux enseignes et environs 250 magasins qui ont été fermés et 300 d’entre eux qui ont été reconvertis en magasins Orange. Les enseignes PSPS ont effectivement été « restructurées » puis vendues en 2011 à France Télécom par Michael Likierman et Daniel Abittan[3] qui ont réalisé, en dix petites années, une sacrée culbute. En effet, les deux compères, sentant le vent tourner de la photographie argentique vers le numérique, avaient déjà vendu les deux entreprises en 2001 à un fonds d’investissement britannique (Cinven) pour 282 millions d’euros[4]. Mais étant donné la crise de la photographie sur papier et l’endettement de Cinven, ils ont pu racheter PSPS en 2005 pour 1 euro symbolique[5]. Les deux spéculateurs ont alors dépecé les entreprises (qui comptaient encore à ce moment 3 078 salariés dans 550 points de vente[6]), recyclé sous la marque Orange certaines boutiques stratégiquement bien placées (comme dans les grands centres commerciaux) et réaffecté une partie des salariés à la vente de téléphones mobiles pour le compte de la Compagnie européenne de téléphonie (CET) – propriétaire de Générale de Téléphone, la maison mère des réseaux de magasins PSPS – dont nos deux protagonistes étaient les actionnaires majoritaires. Par la suite, et étant donné qu’un partenariat avait été signé entre France Télécom (dont Michael Likierman était un ancien administrateur[7], l’accord s’est donc conclu dans l’intimité de la « famille ») et la CET (basée au Luxembourg), les deux grands patrons ont donc pu revendre le réseau de boutiques PSPS à l’opérateur historique qui est progressivement monté au capital jusqu’au 21 juillet 2011, date à laquelle l’autorisation de l’Autorité de la concurrence permettra au groupe de confirmer la finalisation de l’acquisition des actions de la CET[7]. Cette opération, selon le syndicat CGT FAPT (Fédération des activités postales et de télécommunications), a ainsi fait passer « les effectifs de Photo Service et Photo Station […] de 2 922 salariés, en 2006, à 1 855, en mars [2011]. [Et à la même date] les boutiques se chiffreraient à environ 300, contre plus de 550 en 2008[9]. »
Ainsi, bien qu’en février 2008, j’en profitais pour saisir l’inspection du travail qui détachera un inspecteur dans notre boutique et relèvera de nombreux abus… et quand bien même il mettra effectivement à l’amende l’entreprise pour les manquements dus à la mauvaise gestion de notre magasin, mon action était ici bien dérisoire face aux manœuvres spéculatives de nos grands patrons…
Quoi qu’il en soit de mes déboires dans cette lutte qui m’éloignait des considérations artistiques, le fait est que ces petites distractions syndicales et mes microdétournements ne suffisaient pas à faire passer le temps.
Installé dans ma routine – Métro, boulot, et caetera[9] –, je cherche ailleurs (que dans les biennales) des territoires de l’art plus appropriés à ma pratique. Heureusement, l’et caetera était pour moi revivifié en l’occurrence par des amis du département d’anthropologie de Paris 8 qui s’étaient mis en tête de réaliser une revue. Ils m’offraient alors l’occasion d’activer mes neurones quelque peu ralentis par la routine de ce job occupé : la petite musique de fond du centre commercial Italie II qui tourne en boucle comme une ritournelle, l’éclairage à la lumière artificielle des néons et les clients satisfaits de leurs achats compulsifs ont de quoi rendre fou, y compris les employés les plus zélés.
À côté de ce travail, je continuais donc de fréquenter mes amis et camarades du Lab’o (une association créée par des étudiants d’anthropologie de Paris 8 lors des luttes pour le maintien du département de cette discipline à l’université) qui m’ont proposé de rédiger un article pour le premier numéro de la revue intitulée N.O.I.R.[11]. J’avais donc l’occasion de m’évader un peu de ce cadre de travail où je m’ennuyais prodigieusement. Je m’attachais donc à la rédaction de cet article y compris sur mon lieu et pendant mon temps de travail.


Le magasin Photo Service étant équipé de deux kiosques situés à des endroits et des étages distincts du magasin principal, ces lieux m’offraient un angle mort dans la surveillance (non pas tant vis-à-vis des clients que de ma hiérarchie) si bien que lorsque j’étais affecté à l’un d’entre eux, j’y trouvais parfois un peu de calme pour lire et pour écrire. Que ce soit au kiosque, pendant mes pauses déjeuner ou durant mon temps de trajet, j’occupais désormais mon temps de travail libéré à la rédaction d’un petit essai intitulé « Artistes : au travail ! ». Celui-ci était une sorte d’appel lancé aux artistes salariés à utiliser leurs positions occupées dans le monde du travail pour enquêter (à la manière d’un ethnographe) et faire de l’entreprise, un lieu de détournement artistique des moyens de production et de retournement de l’image véhiculée par l’entreprise[12].
Remise perso : une exposition-bilan des 18 mois passés comme salarié de Photo Service
Par la suite, au début du mois de juillet 2008, des amis anthropologues m’ont proposé leur soutien (et celui de l’association le lab’o) afin d’organiser une exposition. Je me suis donc mis en quête d’un espace adéquat pour réaliser cette exposition. En collaboration avec Le Lab’o et à l’invitation d’une camarade militante au Nouveau parti anticapitaliste (ex Ligue communiste révolutionnaire), j’ai donc organisé, du 24 octobre au 21 novembre 2008, une exposition dans la coopérative culturelle : les Ateliers Artelle[13]. Ce lieu m’était apparu particulièrement approprié, car la plupart des expositions qui s’y déroulaient s’articulaient autour des notions de récupération, du faire soi-même mêlé à la poésie du quotidien. À ce titre, les créations proposées dans ce lieu étaient la plupart du temps réalisées grâce au recyclage de produits de consommation et de matières premières pour leur donner une seconde vie, les transformer avec une vision poétique du quotidien. Cette coopérative (située à la porte de Clignancourt dans la « zone » entre le boulevard extérieur et le périphérique[14]) est particulièrement impliquée dans la vie locale du 18ème arrondissement de Paris et fonctionne sans aucune aide extérieure (la démarche financière du lieu est celle de l’autogestion)[15].

Remise perso, c’est le titre de l’exposition, était une sorte d’« exposition-bilan » des 18 mois que j’avais passés comme salarié de Photo Service. Celle-ci se présentait sous la forme d’un vrai-faux magasin, où je faisais bénéficier les visiteurs de ma « remise perso » : je me proposais donc de faire concurrence à la chaîne qui m’employait. Les différents documents exposés n’étaient évidemment pas à vendre, je cherchais juste à créer un simulacre de magasin photo-service à partir d’objets volés ou perruqués. Ce magasin était une façon d’ouvrir la porte de la « remise du personnel » (ou du personnel remisé) et de montrer ainsi ce qui reste habituellement caché aux yeux du public (bulletins de paye, luttes syndicales, consignes assignées au personnel, vestiaires, réserve, jeux entre collègues, différents documents présentant les traces d’un « vivre ensemble » au quotidien, etc.).
Cette exposition s’est accompagnée de plusieurs débats sur la pratique de la perruque, et plus généralement sur le détournement des moyens de production (débat avec Robert Kosmann[16] et projection du film Perruque, bricole et compagnie,… en présence de la réalisatrice Marie de Banville[17]) puis, à l’occasion d’un autre rendez-vous sur la réappropriation des moyens de production et des lieux de vie (débat sur les entreprises autogérées en Argentine en présence de Maxime Quijoux[18] et avec Jean Berthaut sur son expérience de vie dans les squats parisiens de 1995 à 2000[19]).
Si, à l’occasion de l’ouverture du magasin et lors de ces différentes rencontres, l’idée était bien de faire se croiser, dans les « ateliers Artelle », différents publics, ceux-ci se distinguaient sans aucun doute de ceux croisés lors de la « fabrique de l’entente » par Les Ateliers de Rennes. J’étais donc ravi que l’on ait réussi en ce lieu la rencontre d’un public polymorphe, qui comptait aussi bien des amis militants politiques, et artistes, et sociologues, et travailleurs, et anthropologues, etc[20].
C’est dans la suite logique de cette exposition que j’ai envisagé de reprendre des études de sociologie. En effet, la recherche que je menais et les situations spécifiques que j’occupais dans le monde du travail me liaient étroitement à la question des méthodes d’enquêtes socioanthropologique. La présence du sociologue Nicolas Jounin (auteur de Chantier interdit au public) et la visite de Robert Linhart (militant communiste et écrivain établi) venus visiter l’exposition m’encourageaient à faire ce choix[21]. J’ai donc démissionné de Photo Service pour prendre un contrat court, un CDD de dix mois à l’Inspection Académique des Yvelines, dans l’objectif de préparer mon inscription en master de sociologie et de récupérer mes droits aux indemnités de chômage afin de financer ainsi ma reprise d’études.
Le 24 octobre 2008, jour du vernissage de l’exposition Remise Perso, j’avais déjà démissionné de mon poste à Photo Service. J’avais effectué mon dernier jour de travail le 1er octobre et je travaillais depuis le 8 octobre 2008 en tant que coresponsable de la reprographie à l’Inspection académique des Yvelines (en abrégé IA).
Les raisons de mon départ étaient multiples. La grève que nous avions menée m’avait fait réaliser que je ne souhaitais vraiment pas devenir vendeur de téléphones portables ou de forfaits pour le compte de la Compagnie européenne de téléphonie (CET) qui allait être absorbée par la société Orange alors convertie à un management particulièrement brutal en cette année 2008 – rien qu’entre 2006 et 2010 ce sont dix-neuf salariés qui se sont suicidés[22] et 120 000 employés qui ont été victimes de maltraitance[23] des suites d’une politique de harcèlement sciemment orchestrée par les dirigeants et DRH de l’entreprise France Télécom – Orange. Sandra Lucbert, qui a assisté au procès des sept dirigeants de France Télécom commencé le 6 mai 2019, reprend ainsi les propos tenus par une des procureures lors de son réquisitoire (deux mois plus tard) et qui en disent long sur la politique systématique de harcèlement des salariés menés par la hiérarchie de l’entreprise : « L’obsession du départ en trois ans de 22 000 salariés et de 10 000 mobilités est devenue le cœur de métier des dirigeants de France Telecom, [qui] peuvent qualifier leurs agissements ainsi : le harcèlement moral est mon métier[24]. » Mais au-delà de ces pressions à la démission systématisées qui ont sans nul doute contribuées à ce que je donne ma démission, ce sont plus particulièrement les activités que je menais à côté de mon travail salarié (notamment celles que je suivais avec mes amis d’Anthropologie) qui me confortaient dans mon désir de quitter ce travail pour reprendre des études. D’ailleurs, la proposition de mes camarades du lab’o de réaliser une exposition-bilan des 18 mois passés comme salarié de Photo Service coïncidait parfaitement avec ma recherche d’un autre emploi au même moment. Si je travaillais encore dans le magasin Photo Service lors des préliminaires et préparatifs à l’organisation de l’exposition (c’est la réunion du labo’o du 16 juillet 2008 qui actait l’appui de l’association d’anthropologie à l’organisation de cette exposition avec les Ateliers Artelle), mentalement je n’étais plus tout à fait à mon travail. Embarqué par ce projet de restituer cette expérience salariale, j’en décrochais petit à petit, jusqu’à ne plus vouloir du tout appartenir à l’entreprise. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si c’est au cours de ce même mois de juillet que je lançais en parallèle mes premières candidatures pour trouver un autre emploi en CDD. Seulement, j’étais désormais tellement impatient de quitter le magasin Photo Service « relooké » aux couleurs d’Orange et converti à son management, que pour retrouver mes droits au chômage, je n’avais même pas envisagé d’autres options que la méthode habituelle : démissionner du CDI, reprendre un CDD pour accéder enfin à des droits aux indemnités chômage de fin de contrat. Pourtant, je mesure aujourd’hui que dans le cadre d’un véritable Plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) à Photo Service, j’aurais pu faire valoir mes droits au chômage, voire à des indemnités de départ ; ou, à minima, et en l’absence d’un PSE, négocier mon départ en lançant une procédure de « rupture conventionnelle » – telle qu’elle venait d’être votée le 25 juin 2008 et était entrée en vigueur au 1er août 2008, dans le cadre de la loi 2008-596 « portant modernisation du marché du travail » proposée par le gouvernement Fillon et inspirée par les revendications du Medef (en ce qu’elle permet d’offrir une troisième forme de rupture du CDI, à côté du licenciement et de la démission[25], mais ce qui ouvrait par ailleurs la voie, notamment par le biais de la Loi Travail portée par la PDG d’entreprises et ministre du Travail Muriel Pénicaud, à l’inscription de la « rupture conventionnelle collective » dans le Code du travail au 1er janvier 2018 permettant au patronat d’avoir recours à des suppressions d’emplois massives sans qu’il n’ait à en passer par un PSE[26]) – plutôt que d’apparaître tout nu sur ledit « marché du travail » en tant que « salarié démissionnaire » et donc sans droits. Dans un cas comme dans l’autre, le fait est que je n’étais pas suffisamment au fait de mes droits et des démarches à accomplir pour les faire valoir.
[1] En moyenne nous travaillons 32 heures par semaine (hormis les heures de déjeuner) réparties sur quatre jours. Lorsque nous travaillons le dimanche, nous pouvions travailler jusqu’à 40 heures par semaine. Ce qui a par exemple été mon cas lorsqu’entre le lundi 7 et le 17 janvier 2008 j’ai effectué 72 heures de service effectif en 10 jours.
[2] Voir notamment l’article intitulé « Mobilisation des salariés de Photo Station et Photo Service », Challenges, publié le 10 mars 2008 et consulté le 21 octobre 2021 sur le site :https://www.challenges.fr/entreprise/mobilisation-des-salaries-de-photo-station-et-photo-service_375968
[3] Daniel Abittan a notamment été dirigeant et fondateur des chaînes Photo Service (1981), Grand Optical (1989), la Générale d’Optique (1993), Grand Vision (1994), Grand Audition (2005) et repreneur de Photos Station (2005).
[4] Jean-Paul Rousset, « Photo Service repris par ses fondateurs. Ils vont racheter la société au fonds britannique Cinven. », Libération, publié le 12 novembre 2005 et consulté le 21 octobre 2021 sur le site : https://www.liberation.fr/futurs/2005/11/12/photo-service-repris-par-ses-fondateurs_538811/
[5] Michael Likierman et Daniel Abittan ont racheté les entreprises pour « 1 euro symbolique » selon le journal La Tribune [cf. « Course à la taille entre réseaux de boutiques Orange et SFR », La Tribune, publié le 3 septembre 2009 et consulté le 21 octobre 2021 sur le site : https://www.latribune.fr/journal/archives/edition-du-2108/business-techno/254887/course-a-la-taille-entre-reseaux-de-boutiques-orange-et-sfr.html%5D et ont promis, selon un autre article de La Tribune, d’investir « plusieurs dizaines de millions d’euros dans la relance des enseignes » [cf. « Menaces sur Photo Station et Photo Service », La Tribune, 20 avril 2007, p. 09.]. Par ailleurs, on peut aussi se référer à un article paru dans Les Échos qui pointe un rachat « pour quelques dizaines de millions d’euros » soit une bouchée de pain en comparaison de la valeur réelle de ces deux entreprises. Voir Frédéric Schaeffer, « L’opérateur [Bouygues-Télécom] dénonce l’accord de distribution conclu entre France Télécom et Photo Europe. Il attaque également SFR et Orange pour abus de position dominante sur le marché des entreprises. », Les Échos, publié le 5 décembre 2005 et consulté le 21 octobre 2021 sur le site : https://www.lesechos.fr/2005/12/bouygues-telecom-depose-de-nouvelles-plaintes-devant-le-conseil-de-la-concurrence-624240
[6] Je reprends les chiffres proposés par la revue Challenge qui note : « Reprise fin 2005 par les fondateurs, Michael Likierman et Daniel Abittan, PSPS comptait alors 3.078 salariés dans 550 points de vente » extrait de l’article intitulé « France Télécom prêt à devenir majoritaire dans Photo Service », publié le 22 juillet 2010 et consulté le 21 octobre sur le site : https://www.challenges.fr/entreprise/france-telecom-pret-a-devenir-majoritaire-dans-photo-service_356664
[7] « Menaces sur Photo Station et Photo Service », La Tribune, op. cit., p. 09.
[8] L.B., « France Télécom en solo dans CET », Capital Finance Les Échos, n° 1024, 27 juin 2011, p. 9.
[9] Ibid., p. 9.
[10] Je reprends ici le titre d’une vidéo que j’ai réalisé dans le métro lors de mes nombreuses navettes domicile/travail et travail/domicile. Voir infra, paragraphe « Métro, boulot, et cetera », « Archives à retardement » dans le Journal rétrospectif de terrain, in Volume II : Annexes et Journal de terrain, p. 138-141.
[11] N.O.I.R. (Nouvel Organon Inaliénable et Réflexif), n°1, Paris, Les éditions d’une nuit sans lune, 2008.
[12] Voir Jan Middelbos-Mitric, « Artistes : Au travail ! », in N.O.I.R., ibid., p. 233-244.
[13] Le principe des « ateliers Artelle » – animés par Manue, Alice, Sylvain et Xavier – est de servir d’atelier de travail, de lieu d’exposition et de boutique.
[14] Les ateliers Artelle sont situés au 4, rue Jean Varenne, 75018 Paris.
[15] Par ailleurs, les « ateliers Artelle » ont été monté sur un model économique coopératif et collectif en prenant le statut d’une Sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC) voir : http://www.scic.coop/
[16] Robert Kosmann, « La perruque ou le travail masqué » loc. cit. ; et « La perruque, un travail détourné », loc. cit.
[17] Projection du film de Marie de Banville et Bruno Dumont : Perruque, bricole et compagnie, …, – Solimane Productions, 1998.
[18] Doctorant en sociologie à l’IHEAL et au CREDAL sur l’autogestion et l’appropriation du travail par les classes populaires en Argentine.
[19] Après avoir vécus de 1995 à 2000 dans les squats “ autonomes ” parisien : Charonne, les Nuits bleues, Jaurès, les Zortos, Arago ou encore Alésia, Jean Berthaut – dans Parisquat – revient sur cette expérience au travers d’un recueil de témoignages : Jean Berthaut, Parisquat, Des squats politiques à Paris 1995-2000, Lyon, Atelier de Création Libertaire, 2008.
[20] Je profite de cette petite note pour remercier ceux et celles qui ont participé par leur aide et leur présence : Fairouze Aissaoui, Alain Bernardini, Barthélemy Bette, Bruno Boto, Florian Brochec, Eva Borius Pares, Xavier Cahen, Guillaume de Gracia, Pierre-André Jarillot, Nicolas Jounin, Joseph Kosmann, Robert Linhart, ManueMallet, Jean Mary, Jean-Claude Moineau, Amélie Mendez, Manuel Bochaton, Béatrice Rettig, Ahmed Rezgui, Alexis Roy, Cédric Schönwald, Alexandra Slaviček… et j’en oublie bien d’autres à remercier.
[21] Barthélemy Bette, alors en master de sociologie, est aussi passé lors de l’inauguration du magasin. J’ai cru comprendre que notre rencontre n’était pas pour rien dans la formulation de ses questions de recherche, notamment sur les pratiques de l’art au travail et plus particulièrement sur la pratique de la perruque. Influences réciproques, puisque lui non plus n’a pas été pour rien dans ma volonté d’entamer des études de sociologie. Qu’il en soit ici remercié. Barthélemy Bette, « De la perruque ouvrière à la perruque “ artistique ” : jeux et enjeux autour des frontières de l’art et du politique », Mémoire de Master 2 Recherche, Sociologie et Philosophie politique, Sous la direction de M. Laurent Fleury, 2009.
[22] Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils, Paris, Seuil, 2020, p. 16.
[23] Ibid., p. 42.
[24] Ibid., p. 11.
[25] Voir Raphaël Dalmasso, Bernard Gomel, Dominique Méda et al., « Des ruptures conventionnelles vues par les salariés : à la recherche des raisons de rompre », La revue de l’Ires, 2012-2013, n° 74, p. 3-34. Mis en ligne le 1er décembre 2013 et consulté le 6 février 2022 sur le site : https://www-cairn-info.distant.bu.univ-rennes2.fr/revue-de-l-ires-2012-3-page-3.htm
[26] Pat de Botul, « Premières victimes de la Loi Travail », Le monde libertaire, 9 janvier 2018, consulté le 6 février 2022 sur le site : https://www.monde-libertaire.fr/?article=Premieres_victimes_de_la_Loi_Travail





































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