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L’été 2003, je le passe à la gare Montparnasse comme opérateur-ronéo pour le service gestionnaire de la SNCF. Cette fois j’endosse le rôle d’employé de bureau.

SNCF gare Montparnasse : un mois de matinées à la ronéo, juillet – aout 2003.

C’est G., un ami lui aussi militant à la CNT et employé dans cette gare comme guichetier, qui m’a permis d’avoir ce job par l’intermédiaire de son paternel qui travaillait au service gestionnaire. Pour le dire simplement, je dois éditer sur un photocopieur-agrafeur le bulletin de gare qui sera distribué chaque jour à l’ensemble des services de la gare. Dans ce bulletin de gare sont consignés tous les départs et les arrivées des trains : leurs provenances et destinations, les horaires et voies de départs et d’arrivées… Mon travail consistait à alimenter la machine en papier, la corriger quand celle-ci dérivait de sa fonction, compter et trier les bulletins de gare, le reste du travail étant pris en charge par le photocopieur. Je travaille dans un petit local qui donne sur la voie n°1. Les trains ne cessent d’arriver et la ronéo « ronéote »… La cacophonie est constante et, comme hypnotisés, je continue de faire la même chose, de manière monotone et répétitive, sans discontinuer, toujours sur le même rythme. Le bruit ambiant dans le bureau se transforme en métronome qui marque le tempo et la cadence.

Je suis là en remplacement. Je sympathise rapidement avec les collègues qui me rendent visite, pensant sans doute trouver là celui que je remplace (qui est probablement en vacances). Au local, je croise souvent le préposé au courrier. Il vient passer ses coups de fil ici. J’entends malgré moi les conversations qu’il a avec son ex-femme. Réunionnais, il parle fort, j’imagine qu’il se sert de ce téléphone filaire pour téléphoner au pays aux frais de la société. Je sors fumer un clope pour le laisser tranquille, mais j’ai entendu malgré moi et compris qu’il a des enfants. Plus tard, il me confiera qu’il est en train de divorcer. Dès le matin, il sent très fort l’alcool et n’a pas l’air d’avoir toujours l’ivresse très joyeuse. Je me souviens pourtant des paroles de mon ami G. au sujet de l’organisation parallèle du service des préposés au courrier : « Il y a dans leur façon de s’auto-organiser quelque chose qui relève de l’anarchisme, me disait-il. Ils mandatent chaque jour un gugusse différent pour aller faire les courses. Ça commence tôt, entre 9h30 et 10h. Puis, lorsqu’il est rentré de sa mission, ils se mettent tous à préparer à manger : ils épluchent, coupent et mijotent de bons petits plats en prenant l’apéro et, pendant qu’ils déjeunent, ils boivent du bon pinard, finissent au café, pousse-café et digestion… » J’aimais beaucoup cette idée.

Le travail que j’avais à effectuer n’était pas bien compliqué, j’étais assez rapidement autonome sur ce poste. Une fois les premiers bulletins chaudement sortis, je les feuillette avec intérêt pour repérer les horaires des trains à l’arrivée. Je ferme alors mon local et me précipite vers les TGV préalablement identifiés. Je vise les voitures de première classe qui constituent le premier vivier à journaux laissé par les passagers. C’est de cette façon que je récupère la presse (Libération le matin, Le Monde l’après-midi, et le Canard Enchaîné les mercredis) pour me distraire de la monotone routine. L’un des feuilletons du moment qui me tient en haleine, abasourdie, c’est l’affaire Marie Trintignant qui a été tuée sous les coups portés par Bertrand Cantat le 27 juillet. L’autre affaire, beaucoup moins relevée celle-là, c’est la canicule. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a fait chaud cet été dans l’hexagone, à Paris, à la gare Montparnasse et dans le local où je travaille. Je n’ai d’ailleurs pas tout de suite compris ni fait le rapprochement entre mes migraines, mes envies de vomir… et la chaleur étouffante qu’il faisait dans la gare. Dans ma carrière, c’est la première fois que je demande à débaucher exceptionnellement plus tôt pour rentrer à la maison. Ce n’est que plus tard que je comprendrais les malaises que cette « vague » de canicule avait créé partout en France.

Pour m’occuper les après-midi, on me place au magasin de la gare pour aider le gestionnaire en place. Il n’y a pas beaucoup de travail pour moi, je m’occupe avec l’ordinateur. On m’a confié des tâches de saisies en copier/coller à faire sur Excel, mais je semble avoir été placé là plus pour garder la boutique lorsque le magasinier est absent. Quand je me retrouve seul, j’en profite pour taper quelques torches de cheminots (au total deux ou trois seulement). Mon collègue s’aperçoit rapidement que je sais copier/coller sur le logiciel et me demande quelques conseils. Pour lui simplifier la vie, je crée quelques « scripts » sur Excel afin d’automatiser certaines tâches. En échange de mon travail, il me demande spontanément ce que je veux. Je lui demande des pétards qui s’agrippent sur les rails. Ceux-ci sont disposés sur les voies de chemin de fer en amont des chantiers ou en aval des trains pour alerter les conducteurs qui se seraient engagés sur la mauvaise voie (celle en travaux par exemple) et afin qu’ils puissent entendre la détonation au passage des roues sur les pétards agrippés aux rails et être ainsi avertis d’un danger imminent et de la nécessité pour eux d’actionner les freins. À dire vrai, je voulais ces pétards sans savoir comment les faire exploser en manif. Le déclenchement de l’explosion se fait par la pression exercée lorsqu’une locomotive roule dessus. Ce n’est que plus tard que je comprendrais. Dans les manifs contre la « loi travail » notamment, les cheminots défilés avec un caddie bricolé un peu à la façon d’une guillotine. Le pétard était placé en bas et une grosse pierre était armée en haut avec un cran de sécurité. Équipé d’un casque antibruit et d’une corne brume pour prévenir les autres manifestants, l’opérateur tirait avec sa main sur la ficelle pour libérer la pierre qui chutait sur le pétard et déclenché ainsi l’explosion. Le son qui se propage est si fort que le sol en tremble.

Quoi qu’il en soit, le gestionnaire m’a fait comprendre que ces pétards-là sont contrôlés et qu’il ne peut pas m’en donner. Je lui demande alors des torches. Il m’en tend deux, j’en profite pour en négocier une troisième. J’allumerais fièrement mes torches dans les cortèges libertaires, la première d’entre elles sera allumée à la manif du 1er mai 2004 par Fred Alpi (militant de la CNT et chanteur-guitariste de la scène punk rock française).

Torche de la gare Montparnasse allumée à la manif du 1er mai 2004 par Fred Alpi devant le cortège de la CNT.

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